La Flèche 'If'al' (افعل) : L'Ordre Divinatoire de Hubal

Au cœur de l'Arabie préislamique, dans le tumulte de La Mecque, les décisions cruciales n'étaient pas laissées au hasard, mais confiées aux divinités. Le rituel de l'Istiqsām bi-l-azlām, le tirage au sort par les flèches, se tenait au pied de la grande idole Hubal. Parmi ces flèches, l'une portait une injonction puissante et sans appel : 'If'al', « Fais ! ».

Le Rituel au Cœur de la Kaaba

Imaginons un chef de caravane à la veille d'un long et périlleux voyage à travers le désert, ou un père angoissé par le mariage de sa fille. Le doute étreint son cœur. Pour obtenir une réponse divine, il se dirige vers l'enceinte sacrée de la Kaaba. Là, devant l'imposante statue de Hubal, sculptée dans la cornaline rouge, officie le sādin, le gardien des clés du sanctuaire et l'interprète de la volonté divine.

Le Carquois Sacré et la Typologie des Flèches

Après avoir payé son tribut, le consultant expose sa requête. Le sādin se tourne alors vers un carquois contenant sept flèches sans pointe ni empennage, les qidāh. Pour les questions binaires, le tirage se concentre sur un ensemble spécifique. Ce système fait partie d'une typologie précise de flèches divinatoires, chacune portant une parole distincte. Trois d'entre elles sont fondamentales pour celui qui cherche une direction : l'une porte l'ordre, l'autre l'interdit, et la dernière, le silence.

'If'al' : L'Impératif Divin

La flèche qui nous intéresse ici est gravée de l'inscription افعل (If'al). Ce mot, à la forme impérative, signifie « Fais ! ». Ce n'est pas un conseil, ni une suggestion, mais un commandement direct émanant de Hubal lui-même. Tirer cette flèche équivaut à recevoir une bénédiction et une approbation sans équivoque. La voie est libre, l'action est non seulement autorisée mais ordonnée par la plus haute autorité spirituelle des Qurayshites.

La Sentence et ses Conséquences

Le sādin plonge sa main dans le carquois, le silence se fait. Le destin du consultant est suspendu au morceau de bois qu'il va en extraire. Lorsque la flèche 'If'al' apparaît, un sentiment de soulagement et de certitude parcourt l'assemblée. Le voyage peut commencer, le contrat peut être scellé, la bataille peut être engagée. Le doute est levé, remplacé par une confiance inébranlable en la protection divine.

Une Approbation à l'Opposé de l'Interdit

La portée de cet oracle est totale. C'est le feu vert divin, l'assurance que l'entreprise sera couronnée de succès. À l'opposé de l'interdiction formelle marquée par la flèche 'Lā Taf'al' (« Ne fais pas »), l'injonction 'If'al' libère l'individu de son anxiété et légitime son action aux yeux de toute la communauté. Mais le tirage pouvait aussi révéler une troisième voie : le silence de la divinité, incarné par la flèche neutre, dite 'Ghufl', qui imposait de recommencer le rituel jusqu'à l'obtention d'une réponse claire.

La Fin d'un Ordre Divinatoire

Avec l'avènement de l'Islam, cette pratique, comme toutes les formes de divination païenne, fut formellement interdite. Le Coran la qualifie d'« abomination » et d'« œuvre du Diable » (Sourate 5, verset 90). La conquête de La Mecque en 630 par le prophète Muhammad sonna le glas de ces rituels. Les idoles, y compris Hubal, furent détruites, et les flèches divinatoires brisées. La soumission à un oracle matériel fut remplacée par la prière de consultation (Salat al-Istikhara) et la confiance en Dieu seul (Tawakkul). Ainsi, la flèche 'If'al', autrefois instrument d'un ordre divin, devint le vestige d'une époque révolue, un symbole de la Jāhiliyya que la nouvelle foi venait effacer.