Souk de 'Ukaz (سوق عكاظ) : Prestige de la Foire Poétique et Commerciale
Au cœur de la péninsule Arabique, bien avant l'avènement de l'Islam, existait un lieu où le fracas des armes laissait place à la mélodie des vers et au brouhaha des négociations. Le Souk de 'Ukaz n'était pas un simple marché ; c'était le théâtre vivant de l'identité arabe, une institution annuelle où se jouaient la réputation des tribus, la fortune des marchands et l'immortalité des poètes.
L'Émergence d'une Institution Panarabique
Imaginez une vaste plaine s'étendant au sud-est de La Mecque, transformée soudainement en une cité éphémère de tentes colorées et d'étals surchargés. C'est ici, dans cet espace ouvert aux vents du désert, que 'Ukaz prenait vie chaque année. Ce n'était point un marché permanent, mais un événement saisonnier crucial qui s'inscrivait dans un système plus large régissant les grandes foires commerciales et culturelles de l'Arabie antique.
Un Emplacement Stratégique
Le choix de ce lieu ne devait rien au hasard. Situé sur les plateaux du Najd, sa position offrait un climat plus clément que la fournaise côtière. Cette localisation géographique spécifique entre La Mecque et Taïf en faisait un point de convergence naturel pour les caravanes venant du Yémen au sud et celles descendant de la Syrie au nord, tout en restant sous la protection indirecte des tribus Hawazin et, par extension, de l'aura sacrée du Haram mecquois.
Le Temps de la Trêve et du Négoce
L'ouverture de 'Ukaz marquait le début solennel de la trêve sacrée. Durant cette période, les vieilles rancunes tribales, les vendettas (tha'r) et les raids étaient strictement suspendus. Les Arabes rangeaient leurs sabres pour s'adonner à des échanges pacifiques. Ce calendrier précis dictait une intense activité commerciale durant le mois de Dhu al-Qada, le premier des mois sacrés.
Durant vingt jours, la plaine devenait le supermarché de l'Arabie. On y trouvait de tout : des soies de Chine acheminées via le port d'Al-Shoaiba, des parfums du Yémen, des armes de haute facture forgées à Bosra, du bétail, des dattes d'Al-Yamama, et même du vin importé d'Irak. C'était le moment où les fortunes se faisaient, où les dettes se réglaient et où les alliances matrimoniales se scellaient autour d'un festin.
L'Arène des Mots : La Poésie comme Arme
Cependant, si l'on venait à 'Ukaz pour commercer, on y restait pour écouter. Le véritable cœur battant de la foire n'était pas l'or, mais le verbe. 'Ukaz servait de carrefour suprême du négoce et de la poésie arabe, où la langue arabe classique (al-fousha) s'affinait et s'unifiait.
Le Jugement d'Al-Nabigha
La scène la plus emblématique de 'Ukaz reste celle de la tente de cuir rouge, dressée pour le grand poète et arbitre, Al-Nabigha al-Dhubyani. Les poètes les plus talentueux de la péninsule, tels qu'Al-A'sha ou Hassan ibn Thabit, venaient déclamer leurs vers devant lui, espérant un signe d'approbation. Un verdict favorable à 'Ukaz garantissait que les vers seraient mémorisés et répétés par les voyageurs aux quatre coins du désert.
Les Mu'allaqat : Les Suspendues
C'est dans cette atmosphère de compétition intellectuelle intense que furent consacrées les Mu'allaqat (les Suspendues). La légende raconte que les poèmes jugés les plus sublimes, véritables chefs-d'œuvre d'éloquence, étaient transcrits en lettres d'or et suspendus aux rideaux de la Kaaba. 'Ukaz était le creuset où ces œuvres gagnaient leur légitimité avant d'être sacralisées à La Mecque.
Le Cycle des Marchés vers le Pèlerinage
La fin de 'Ukaz ne signifiait pas la fin des échanges, mais le déplacement de la foule. Une fois les vingt jours écoulés, les tentes étaient pliées et la immense caravane humaine se mettait en branle vers le sud-ouest. Elle se dirigeait alors vers le Souk de Majanna, une étape intermédiaire essentielle située plus près de la ville sainte.
Ce cycle commercial et rituel était parfaitement huilé. Après Majanna, les pèlerins-marchands convergeaient vers leur ultime étape profane, le Souk de Dhu al-Majaz, avant d'entrer en état de sacralisation totale pour accomplir les rites du Hajj à Arafat et Mina. Ainsi, 'Ukaz n'était pas seulement une foire, c'était le vestibule grandiose de la spiritualité arabe.