Le : Rite des Flèches devant l'Idole Hubal à la Kaaba

Au cœur de La Mecque préislamique, dans l'enceinte sacrée de la Kaaba, se tenait l'imposante idole de Hubal. Devant cette divinité majeure des Quraysh, se déroulait un rituel solennel et lourd de conséquences : l'istiqsām bi-l-azlām, le tirage au sort par les flèches. Cet oracle était consulté pour les décisions cruciales, engageant le destin des hommes et des tribus qui venaient chercher une réponse divine dans le cliquetis du hasard sacré.

La Kaaba, Panthéon des Arabes et Demeure de Hubal

Avant l'avènement de l'Islam, la Kaaba n'était pas le sanctuaire exclusivement monothéiste que nous connaissons. C'était le cœur vibrant du polythéisme arabe, un panthéon abritant jusqu'à 360 idoles, chacune représentant une divinité tribale. Parmi elles, une figure se distinguait par son prestige et son autorité : Hubal.

Hubal, le Seigneur de la Kaaba

Importée, selon la tradition, de Mésopotamie ou de Syrie par ‘Amr ibn Luhay, la statue de Hubal était taillée dans une cornaline rouge à l'effigie d'un homme. Une de ses mains, autrefois brisée, avait été remplacée par une main en or massif, témoignant de sa grande vénération. Considéré comme le dieu de la divination, de la guerre et de la pluie, il était le protecteur de la puissante tribu des Quraysh, qui régnait sur La Mecque. C'était devant lui, et en son nom, que les décisions les plus graves étaient prises.

Le Mécanisme de l'Oracle : L'Istiqsām bi-l-Azlām

Lorsqu'un individu ou une tribu faisait face à un dilemme insoluble, il se tournait vers l'oracle de Hubal. Le processus de consultation, connu sous le nom d'istiqsām, ou tirage au sort par les flèches divinatoires, scellait le sort des individus et des communautés en interprétant la volonté présumée du dieu.

Les Sept Flèches du Destin

Près de l'idole se trouvait un carquois contenant sept flèches sans plumes ni pointe, les azlām ou qidāḥ. Chacune portait des inscriptions spécifiques pour répondre à des questions précises : filiation, prix du sang (diyah), alliances, etc. D'autres flèches, plus simples, portaient les mentions « Fais » (افعل), « Ne fais pas » (لا تفعل) ou restaient blanches (غُفل), laissant l'issue incertaine.

La Consultation Solennelle

Le consultant s'acquittait d'une offrande conséquente, souvent cent dirhams et un chameau de sacrifice, remise au gardien de la Kaaba, le sādin. Celui-ci se plaçait devant Hubal, mélangeait les flèches dans le carquois et en tirait une au hasard. La parole inscrite sur la flèche était considérée comme un décret divin, une réponse irrévocable qu'il fallait exécuter sans délai. Ce rituel était mobilisé pour des décisions cruciales, qu'il s'agisse des circonstances particulières d'un mariage, du départ d'un voyage ou du déclenchement d'une guerre.

Le Vœu d'ʿAbd al-Muṭṭalib : Un Jugement Divin Célèbre

L'histoire a retenu un épisode particulièrement marquant illustrant le poids de ce rituel. ʿAbd al-Muṭṭalib, le grand-père du prophète Muḥammad, avait fait le vœu de sacrifier un de ses fils à Hubal s'il parvenait à en avoir dix. Une fois son vœu exaucé, il se rendit à la Kaaba avec ses dix fils pour que les flèches désignent le sacrifié.

L'effroi saisit l'assemblée lorsque la flèche désigna son fils préféré, ʿAbdallāh, le futur père du Prophète. Face aux protestations des notables Qurayshites, ʿAbd al-Muṭṭalib accepta de consulter à nouveau l'oracle, mettant en balance la vie de son fils et dix chameaux, le prix du sang. À chaque tirage, la flèche désignait ʿAbdallāh. Ce n'est qu'au dixième tirage, alors que cent chameaux étaient en jeu, que la flèche désigna enfin les animaux. Cet événement, connu comme le sacrifice évité d'ʿAbdallāh grâce à la consultation des flèches, est l'une des illustrations les plus célèbres de l'emprise de ce rite sur la société mecquoise.

La Révélation Islamique et la Chute de Hubal

L'avènement de l'Islam marqua une rupture radicale avec ces pratiques. Le Coran condamna fermement le tirage au sort par les flèches, le qualifiant d'« abomination » et d'« œuvre du Diable » (Sourate 5, verset 90). Le message monothéiste reposait sur la soumission à un Dieu unique et non sur les oracles et les idoles.

En l'an 630, lors de la conquête de La Mecque, le prophète Muḥammad entra dans la Kaaba et, de son bâton, fit tomber une à une les idoles qui la souillaient, y compris la grande statue de Hubal. Cet acte symbolique et définitif mit fin à des siècles de polythéisme au cœur de l'Arabie et signa la disparition du rite des flèches divinatoires devant le Seigneur de la Kaaba.