Position : De l'Idole Na'ila sur la Colline de Marwa

Dans la topographie sacrée de la Mecque préislamique, deux petites collines rocheuses, Safa et Marwa, jouaient un rôle central dans les rituels des pèlerins. Sur le sommet de Marwa, balayé par les vents du désert, se dressait une statue de pierre, l'idole Na'ila. Cette idole féminine, dont la place dans le panthéon mecquois était singulière, regardait en direction de la Kaaba, témoin silencieux d'innombrables actes de dévotion païenne.

L'origine d'une idole sur la colline

La présence de Na'ila sur la colline de Marwa est indissociable d'une légende ancienne, profondément ancrée dans la mémoire collective des Arabes de la Jahiliyya. Ce récit, transmis de génération en génération, explique comment un acte de transgression fut transformé en un objet de culte.

La transgression d'Isaf et Na'ila

La tradition rapporte qu'Isaf et Na'ila étaient deux amants appartenant à la tribu de Jurhum, qui contrôlait alors La Mecque. Emportés par leur passion, ils profanèrent l'enceinte sacrée de la Kaaba en y commettant un acte charnel. En châtiment de ce sacrilège absolu, ils furent instantanément pétrifiés, transformés en deux statues de pierre, avertissement terrible pour quiconque oserait souiller la Maison Sacrée.

D'un avertissement à une divinité

Initialement, ces deux statues furent placées près de la Kaaba comme un rappel permanent de leur crime. L'une, Isaf, fut érigée près de la Pierre Noire, tandis que l'autre, Na'ila, fut installée près du puits de Zamzam. Ce fut le chef des Khuza'a, 'Amr ibn Luhayy, connu pour avoir systématisé le polythéisme en Arabie, qui modifia leur emplacement. Il déplaça Isaf sur la colline de Safa et Na'ila sur la colline de Marwa. Avec le temps, le souvenir de leur transgression s'estompa, et les pèlerins commencèrent à vénérer ces statues, les considérant comme des intercesseurs auprès de divinités supérieures, oubliant qu'elles symbolisaient à l'origine une punition divine.

Marwa, un lieu de pèlerinage pour Na'ila

L'installation de l'idole sur Marwa transforma la colline en un point focal du pèlerinage mecquois. Les rituels accomplis entre Safa et Marwa acquirent une nouvelle dimension, directement liée au culte rendu aux deux statues pétrifiées.

La course rituelle entre les deux idoles

Le rituel du Sa'y, la course effectuée sept fois entre les deux collines, devint un acte de dévotion envers Isaf et Na'ila. Les pèlerins commençaient leur course à Safa, où ils touchaient ou embrassaient l'idole d'Isaf, avant de se précipiter vers Marwa pour faire de même avec Na'ila. Cette course effrénée entre les deux points sacrés cristallisait le rôle de Na'ila au sein du couple mythologique qu'elle formait avec Isaf, leurs positions respectives structurant l'un des rites les plus importants du pèlerinage.

Les offrandes et les sacrifices

Arrivés au sommet de Marwa, les pèlerins manifestaient leur dévotion à Na'ila par divers gestes. Outre le fait de toucher la statue pour en recevoir la bénédiction (baraka), il était courant d'y faire des offrandes. Plus significativement, des animaux y étaient sacrifiés en son honneur. Le sang des bêtes égorgées était parfois répandu sur l'idole, un acte rituel puissant visant à s'attirer ses faveurs et sa protection.

La fin d'un culte : la purification de Marwa

Le culte de Na'ila, comme celui de toutes les autres idoles de la péninsule Arabique, prit fin avec l'avènement de l'Islam et la restauration du monothéisme abrahamique à La Mecque.

La conquête de La Mecque et la chute des idoles

En l'an 630 de l'ère chrétienne, lorsque le Prophète Muhammad et ses compagnons entrèrent pacifiquement à La Mecque, l'une de leurs premières actions fut de purifier la Kaaba et ses environs de toutes les idoles. La statue de Na'ila, qui se dressait sur la colline de Marwa depuis des siècles, fut abattue et détruite, tout comme celle d'Isaf sur Safa. Cet événement marqua la fin symbolique et matérielle de l'ère du polythéisme dans la cité sainte.

De la colline de l'idole au rite islamique

Bien que l'idole ait été détruite, le site de Marwa et le rituel du Sa'y furent conservés dans le pèlerinage islamique (Hajj et 'Umra). Cependant, leur signification fut entièrement redéfinie. La course entre Safa et Marwa ne commémorait plus les idoles païennes, mais le souvenir de Hajar, l'épouse d'Abraham, et sa quête désespérée d'eau pour son fils Isma'il. Ainsi, la colline de Marwa fut purifiée de son passé idolâtre pour être réintégrée dans un cadre strictement monothéiste, un lieu de mémoire et de dévotion à Dieu seul.