Scandales : Littéraires et Judiciaires Autour du Livre

En 1926, Le Caire intellectuel et politique est secoué par une déflagration. Un livre, simple recueil de conférences universitaires, vient d'être publié par le jeune et brillant professeur Taha Hussein. Son titre, Fi al-Shi'r al-Jahili, promet une étude sur la poésie préislamique. Son contenu, cependant, va déclencher une tempête qui s'étendra des cercles académiques aux couloirs du parlement et au prétoire des tribunaux.

La Bombe Littéraire : Une Publication Explosive

Dès sa parution, l'ouvrage de Taha Hussein provoque un tollé. Appliquant avec une rigueur implacable le doute méthodique cartésien à un pilier de la culture arabe, il ne se contente pas d'analyser la poésie ; il en dynamite les fondations. Pour lui, la quasi-totalité de ce corpus poétique, traditionnellement vu comme le miroir pur de l'Arabie avant l'Islam, serait en réalité une vaste forgerie post-islamique, créée pour des raisons politiques, tribales ou religieuses. C'était là bien plus qu'une simple querelle de spécialistes ; c'était une véritable révolution critique qui remettait en cause la mémoire collective.

La Colère des Traditionalistes

La réaction est immédiate et virulente. Les milieux conservateurs, notamment l'illustre université Al-Azhar, crient au blasphème. Taha Hussein est accusé de saper les fondements de la foi. En effet, si la poésie qui constitue le contexte linguistique et culturel du Coran est une invention, alors comment appréhender le Texte sacré lui-même ? L'auteur est dépeint comme un agent de l'Occident, un intellectuel égaré par ses études à la Sorbonne, venu détruire le patrimoine arabo-musulman de l'intérieur.

Le Camp des Modernistes

Face à cette levée de boucliers, une partie de l'élite intellectuelle se rallie à Taha Hussein. Pour ces modernistes, son travail incarne le courage de la pensée libre et la nécessité de soumettre la tradition à l'examen critique. Ils voient en lui un pionnier, celui qui ose appliquer les outils de la science historique moderne à leur propre culture. Le débat quitte alors les revues spécialisées pour enflammer la presse, les cafés littéraires et même l'hémicycle du Parlement égyptien.

De la Plume au Prétoire : L'Affaire Taha Hussein

La controverse prend une tournure judiciaire lorsque des députés et des juristes conservateurs portent l'affaire devant les tribunaux. Une plainte est déposée contre Taha Hussein pour « outrage à la religion islamique ». L'intellectuel devient un accusé, et son livre une pièce à conviction. Le procès qui s'ouvre en 1927 n'est plus celui d'un homme, mais celui de la liberté de recherche face au dogme.

L'Accusation : Une Attaque Contre le Coran

Pour le procureur, le crime est évident. En affirmant que des figures comme Abraham et Ismaël sont des personnages dont la présence dans la poésie est une fabrication tardive, Taha Hussein contredit directement le récit coranique. L'accusation martèle que l'ensemble de sa thèse sceptique sur les origines de la poésie n'est qu'un prétexte pour attaquer les fondements de l'Islam. Le livre est présenté comme une œuvre de sédition intellectuelle, dangereuse pour l'ordre public et la foi des croyants.

La Défense : La Liberté de la Recherche

La défense, assurée par certains des plus grands avocats du pays, plaide la distinction fondamentale entre la recherche scientifique et la croyance religieuse. Taha Hussein, argumentent-ils, n'a pas agi en tant que théologien mais en tant qu'historien de la littérature. Son but n'était pas de nier la foi, mais d'établir des faits historiques selon une méthodologie rigoureuse. Invoquant les principes de la constitution égyptienne garantissant la liberté d'opinion, ils affirment que condamner Taha Hussein serait condamner l'intelligence elle-même.

Le Verdict et ses Conséquences : Une Victoire Amère

Après des semaines de débats passionnés, le verdict tombe : Taha Hussein est acquitté. Le tribunal juge que, bien que ses écrits aient pu choquer, il n'y avait pas d'intention criminelle de sa part de dénigrer la religion. C'est une victoire pour la liberté d'expression, mais elle est amère et lourde de conséquences.

Le Livre Interdit

Malgré l'acquittement, la pression politique et religieuse est telle que le gouvernement ordonne le retrait du livre de la vente. Taha Hussein est contraint de démissionner de son poste de doyen à l'Université du Caire. L'intellectuel a gagné son procès, mais a perdu, pour un temps, sa chaire et a vu son œuvre censurée. Il publiera l'année suivante une version remaniée et atténuée, Fi al-Adab al-Jahili (Sur la Littérature Préislamique), expurgée des passages les plus polémiques.

La Postérité d'un Scandale

L'affaire Fi al-Shi'r al-Jahili a laissé une marque indélébile sur le paysage culturel du monde arabe. Elle a cristallisé l'opposition entre les forces de la tradition et celles de la modernité. Si le scandale a montré les limites de la liberté académique face à la pression sociale, il a paradoxalement consacré Taha Hussein comme une figure majeure de la Nahda, la renaissance arabe. Son audace a ouvert une brèche, et après lui, plus personne ne put aborder le patrimoine arabe avec la même innocence. La question de l'authenticité de la poésie préislamique était désormais posée, et le débat, aujourd'hui encore, reste ouvert.