La Thèse Sceptique : La Poésie Jāhilite est-elle Post-Islamique ?

Au cœur de l'onde de choc provoquée par son ouvrage Fi al-Shi'r al-Jāhilī, Taha Hussein formule une thèse d'une audace inouïe : l'immense corpus de la poésie dite préislamique, ce trésor national de la culture arabe, serait en réalité une vaste construction, forgée bien après l'avènement de l'Islam. C'est le pilier central de sa critique, une affirmation qui ébranle les fondements mêmes de l'histoire littéraire et culturelle arabe.

Le Postulat du Doute Systématique

Pour Taha Hussein, aborder l'histoire littéraire ne peut se faire en acceptant passivement les récits transmis par la tradition. Influencé par la méthode cartésienne, il décide d'appliquer un doute systématique à tout ce qui a été écrit sur la poésie de la Jāhiliyya. Il ne s'agit plus de croire, mais de prouver. Cette poésie, transmise oralement pendant des décennies, voire des siècles, avant d'être consignée par écrit, peut-elle être considérée comme une source historique fiable ? Pour l'intellectuel égyptien, la réponse est un non retentissant.

L'Argument d'une Fabrication Intentionnelle

La thèse de Taha Hussein n'est pas celle d'une simple altération ou d'une corruption accidentelle des textes au fil du temps. Il postule une fabrication massive et délibérée. Selon lui, cette poésie ne reflète pas la vie, la langue ou les mœurs de l'Arabie préislamique, mais plutôt les préoccupations, les ambitions et les conflits de l'ère islamique naissante, principalement sous les dynasties omeyyade et abbasside.

Il soutient que des savants, des grammairiens, des exégètes et des narrateurs professionnels (rāwīs) ont inventé ces poèmes de toutes pièces. Loin d'être un miroir du passé, la poésie jāhilite serait une construction du présent islamique, un outil modelé pour des besoins nouveaux.

Les Mobiles de la Falsification

Si une telle entreprise de falsification a eu lieu, quels en étaient les moteurs ? Taha Hussein identifie plusieurs motivations profondes, qui s'entremêlent pour former un tableau complexe des premiers siècles de l'Islam.

Un Outil pour la Science Religieuse et la Grammaire

L'un des arguments majeurs de Taha Hussein est que cette poésie fut créée pour servir de preuve à l'inimitabilité linguistique (i'jāz) du Coran. Pour démontrer que le style du Coran était miraculeux et surpassait toute production humaine, les savants musulmans avaient besoin d'un corpus de référence, d'un étalon de l'éloquence arabe préislamique. La poésie jāhilite, avec sa langue riche et ses structures complexes, remplissait parfaitement ce rôle. Les grammairiens, comme Sibawayh, s'en sont également servis pour établir les règles de l'arabe classique (al-'arabiyya al-fuṣḥā), trouvant dans ces vers des exemples parfaits pour illustrer chaque règle syntaxique ou morphologique.

Les Rivalités Tribales et Politiques

L'avènement de l'Islam n'a pas effacé les anciennes fiertés et rivalités tribales. Sous les Omeyyades et les Abbassides, le prestige d'une tribu reposait en grande partie sur la gloire de ses ancêtres. Pour asseoir leur position, de nombreuses tribus auraient commandité ou encouragé la fabrication de poèmes vantant les exploits de leurs aïeux, leurs vertus chevaleresques et leur noblesse. Ces récits poétiques, souvent embellis ou purement inventés, étaient une arme politique redoutable dans la course au pouvoir et à l'influence, reposant sur de nombreux arguments et des anachronismes parfois flagrants que Taha Hussein s'est efforcé de déceler.

Les Implications d'une Remise en Cause Radicale

Accepter la thèse de Taha Hussein revient à dynamiter une large part de l'historiographie arabe traditionnelle. Les conséquences d'une telle affirmation sont vertigineuses et touchent au cœur de l'identité culturelle et religieuse du monde arabo-musulman.

Un Vide Historique et Culturel

Si la poésie n'est plus une source fiable, comment connaître la réalité de l'Arabie préislamique ? La Jāhiliyya, décrite avec tant de détails dans ces vers – ses batailles (Ayyām al-'Arab), ses amours, ses codes de l'honneur – devient soudainement une terre inconnue, un quasi-vide historique. La thèse sceptique ne se contente pas de réviser l'histoire littéraire ; elle menace d'effacer la mémoire que les Arabes avaient construite d'eux-mêmes avant l'Islam.

Cette remise en cause fondamentale de l'héritage littéraire fut perçue comme une attaque contre les fondements de la culture arabe, déclenchant une série de scandales littéraires et judiciaires retentissants qui secouèrent l'Égypte et le monde intellectuel arabe.

Une Idée Ancienne, une Formulation Nouvelle

Bien que Taha Hussein ait donné à cette thèse une force et une systématisation sans précédent, il n'était pas le premier à émettre des doutes sur l'authenticité de la poésie préislamique. Il s'inscrit en réalité dans une lignée, certes discrète, de scepticisme.

Les Précurseurs dans la Tradition Musulmane

Dès le VIIIe siècle, des critiques littéraires comme Ibn Sallām al-Jumaḥī (mort en 846) avaient déjà noté que certains poèmes attribués à des figures préislamiques étaient suspects, souvent en raison de leur partialité tribale. Plus tard, le grand historien Ibn Khaldoun (mort en 1406) avait lui aussi soulevé des doutes. Cependant, leur critique restait ponctuelle et ne remettait jamais en cause l'authenticité du corpus dans son ensemble.

L'Influence de l'Orientalisme Occidental

La thèse de Taha Hussein entre également en résonance avec les travaux de certains orientalistes européens. Juste un an avant la parution de son livre, en 1925, l'orientaliste britannique D.S. Margoliouth avait formulé une hypothèse similaire, encore plus radicale, suggérant que la quasi-totalité de la poésie était une invention post-islamique. Si Taha Hussein a développé sa propre argumentation, il est indéniable que son approche s'inscrit dans un contexte intellectuel où les méthodes critiques modernes commençaient à être appliquées aux textes fondateurs de l'Orient.