La (m. 688) : Contribution d'Abu al-Aswad al-Du'ali à l'Invention des Voyelles Arabes
Au cœur du premier siècle de l'Hégire, alors que l'empire islamique s'étendait des sables d'Arabie aux plateaux de Perse, une crise silencieuse menaçait l'intégrité du texte coranique. Ce n'était pas une menace militaire, mais linguistique. C'est dans ce contexte de brassage culturel que le grammairien Abu al-Aswad al-Du'ali allait poser, avec une simple encre rouge, les fondations de la vocalisation arabe.
Le péril du solécisme à Bassora
La ville de Bassora, véritable creuset intellectuel et commercial, voyait affluer des populations non arabophones, les Mawali, convertis à l'Islam mais étrangers aux subtilités de la langue du désert. L'arabe pur, la Fusha, commençait à s'éroder au contact des idiomes persans et syriaques. Ce phénomène, nommé al-Lah'n (le solécisme), se manifestait par des erreurs de déclinaisons qui changeaient parfois radicalement le sens des phrases.
Abu al-Aswad al-Du'ali, homme de lettres respecté et ancien compagnon d'Ali ibn Abi Talib, observait avec inquiétude cette dégradation. Il comprenait que la préservation du Coran ne dépendait pas seulement de la mémoire des hommes, mais d'une structure grammaticale rigide, une préoccupation qui animait déjà l'école de Bassora et la formalisation de l'écriture naissante.
L'incident du ciel étoilé
L'histoire rapporte un moment intime, presque banal, qui servit de catalyseur à cette révolution linguistique. Par une nuit d'été étouffante, la fille d'Abu al-Aswad contemplait le ciel. Émerveillée, elle s'exclama : « Ma ahsanu al-sama'i ». Grammaticalement, cette formulation interrogative signifiait : « Quelle est la chose la plus belle dans le ciel ? ». Son père, prenant la question au premier degré, répondit : « Ses étoiles ».
La jeune fille reprit : « Je ne voulais pas dire cela, père. Je voulais exprimer mon admiration ! ». Abu al-Aswad réalisa alors qu'elle aurait dû dire « Ma ahsana al-sama'a » (Que le ciel est beau !). Une simple voyelle finale, une Harka, avait transformé une exclamation en interrogation. Si sa propre fille, de lignée arabe pure, commettait cette erreur, qu'adviendrait-il du Livre de Dieu dans quelques générations ?
La commande du Gouverneur Ziyad
La situation devint critique lorsqu'un bédouin entendit un lecteur réciter le verset 3 de la sourate At-Tawbah en commettant une erreur fatale. Au lieu de lire « Anna Allaha bari'un mina al-mushrikina wa rasuluhu » (Allah désavoue les associateurs, ainsi que Son messager), le lecteur prononça « rasulihi » (marquant le génitif). Le sens devenait blasphématoire : « Allah désavoue les associateurs et Son messager ». Effrayé, le bédouin s'écria qu'il désavouait quiconque Dieu désavouait, pensant que Dieu avait rejeté Son prophète.
Cet événement parvint aux oreilles de Ziyad Ibn Abihi, le gouverneur de l'Irak. Conscient de l'urgence, il convoqua Abu al-Aswad et le chargea d'une mission : concevoir un système visuel pour guider la lecture et empêcher ces dérives sémantiques.
L'atelier du scribe et l'encre rouge
Abu al-Aswad ne voulut pas altérer le squelette des lettres, considéré comme sacré. Il opta pour un système de points diacritiques ajoutés, les Nuqat al-I'rab, utilisant une couleur différente de celle du texte pour marquer la distinction.
Il choisit un scribe habile de la tribu de 'Abd al-Qays. Dans le calme de son étude, Abu al-Aswad dicta ses instructions, établissant une méthode pédagogique basée sur l'observation du visage :
- La Fatha (a) : « Si tu me vois ouvrir (fataha) la bouche en prononçant une lettre, place un point au-dessus de celle-ci. »
- La Kasra (i) : « Si je baisse (kasara) ma mâchoire, place un point en dessous de la lettre. »
- La Damma (u) : « Si je joins (damma) mes lèvres, place un point devant la lettre. »
- Le Tanwin (n) : « Si je fais suivre l'un de ces mouvements par un ondoiement nasal (la nunation), mets deux points. »
Le scribe s'exécuta, trempant son calame dans de l'encre rouge pour contraster avec le noir du texte coranique. Ce travail minutieux permit de fixer, pour la première fois, la mélodie grammaticale du texte sacré sur le parchemin.
Une distinction nécessaire
Il est crucial de noter que le système d'Abu al-Aswad ne concernait que les voyelles courtes et les désinences grammaticales. À cette époque, les lettres elles-mêmes (comme le Ba, le Ta et le Tha) se ressemblaient encore énormément. La différenciation des consonnes par des points viendrait plus tard, sous l'impulsion de Nasr Ibn Asim et Yahya Ibn Yamur, les pères des points consonantiques, qui furent d'ailleurs des élèves influencés par la rigueur d'al-Du'ali.
L'héritage d'un système pionnier
À la mort d'Abu al-Aswad al-Du'ali en 688, son système de points rouges était devenu la norme pour les copies maîtresses du Coran (les Masahif). Bien que rudimentaire et nécessitant l'usage de couleurs, il a sauvé la langue arabe d'une dérive inéluctable.
Ce système de points colorés perdurera pendant près d'un siècle. Il constituait la première étape d'une longue évolution graphique. La transition vers les petits traits inclinés et les boucles que nous connaissons aujourd'hui ne se fera que bien plus tard, lorsque Al-Khalil Ibn Ahmad et la standardisation du système actuel des voyelles viendront perfectionner cette ingénierie linguistique, permettant enfin d'écrire l'arabe avec une seule et même encre.