L'Idole : Isaf et la Mythologie de la Kaaba
Au cœur du panthéon mecquois de l'ère préislamique, la Jahiliyya, se dressaient des figures énigmatiques dont le souvenir a traversé les siècles. Parmi elles, l'idole Isaf occupe une place particulière, indissociable de son acolyte Naïla et de la Kaaba elle-même. Leur histoire est celle d'une transgression, d'un châtiment divin et d'une surprenante transformation en objets de culte.
Origines et Légende d'une Transgression
Dans le dédale des croyances qui animaient l'Arabie avant l'avènement de l'Islam, l'histoire d'Isaf se distingue par son caractère tragique et moral. Les récits des historiens et traditionnistes musulmans, tels qu'Ibn al-Kalbi, nous rapportent une légende profondément ancrée dans la topographie sacrée de La Mecque. Isaf, un homme de la tribu des Jurhum, et Naïla, une femme de la même tribu, s'aimaient passionnément. Venus en pèlerinage à La Mecque, ils profitèrent d'un moment où le sanctuaire était vide pour céder à leur désir à l'intérieur même de la Kaaba, commettant ainsi un sacrilège d'une gravité exceptionnelle.
Leur châtiment fut immédiat et terrible : Dieu les métamorphosa en deux statues de pierre, figés pour l'éternité en témoignage de leur profanation. Cette histoire, transmise de génération en génération, servait de terrible avertissement aux pèlerins sur la sainteté inviolable du lieu. Cependant, le destin de ces deux statues allait prendre une tournure inattendue, illustrant la complexité du polythéisme arabe. Pour mieux comprendre la portée de ce récit, il est utile d'explorer plus en détail la légende de ce couple sacrilège, qui révèle les conceptions du sacré et de l'interdit de l'époque.
De l'Avertissement à la Vénération
Avec le temps, la signification originelle de ces statues s'estompa. La crainte laissa place à une forme de vénération superstitieuse. C'est Amr ibn Luhayy, une figure semi-légendaire à qui l'on attribue l'introduction du polythéisme à grande échelle à La Mecque, qui aurait exhumé les statues et les aurait placées en évidence pour qu'un culte leur soit rendu. Il affirmait que ces figures, malgré leur origine funeste, pouvaient servir d'intercesseurs auprès des divinités supérieures. Isaf et Naïla intégrèrent ainsi le vaste répertoire des divinités de la Jahiliyya, devenant des idoles à part entière.
Le Positionnement des Idoles
Leur emplacement physique revêtait une importance capitale dans les rituels mecquois. Initialement, l'une des statues, Isaf, fut placée tout près de la Kaaba, à proximité du puits de Zamzam. Les pèlerins, avant d'entamer leurs rites, se devaient de toucher l'idole, et des sacrifices d'animaux étaient effectués à ses pieds, le sang s'écoulant près de la source sacrée. Cette proximité immédiate avec les éléments les plus saints du site illustre l'intégration profonde de son culte dans la vie religieuse de la cité, et il convient d'étudier la position initiale d'Isaf au cœur du sanctuaire pour en saisir toute la portée symbolique.
Le Déplacement sur les Collines de Safa et Marwa
Plus tard, les statues furent déplacées. Isaf fut érigée sur la colline de Safa, tandis que Naïla fut placée sur la colline opposée de Marwa. Ces deux collines étaient déjà le théâtre d'un rituel ancien, le Sa'i, la course entre les deux points. Pour les polythéistes mecquois, ce rite devint alors indissociable de la vénération de ces deux idoles. Les pèlerins effectuaient leur va-et-vient entre les deux statues, cherchant leur bénédiction. Cette évolution est cruciale pour comprendre comment des traditions anciennes furent réinterprétées à travers le prisme de l'idolâtrie, et comment son emplacement postérieur sur la colline de Safa lia Isaf à l'un des rites les plus emblématiques du pèlerinage.
La Destruction des Idoles et la Fin d'un Culte
L'histoire du culte d'Isaf, comme celle de toutes les idoles de la Kaaba, prit fin avec la conquête de La Mecque par le prophète Muhammad en 630 de notre ère. Dans un acte fondateur de la nouvelle ère monothéiste, le Prophète ordonna la destruction de toutes les idoles qui peuplaient et entouraient le sanctuaire. Isaf et Naïla, symboles d'une foi révolue et d'une légende de transgression, furent brisées et leur culte aboli.
Leur récit, cependant, ne disparut pas. Il fut conservé dans la tradition islamique non plus comme un mythe fondateur de divinités, mais comme une parabole sur la sainteté de la Kaaba et les conséquences de la profanation. L'histoire d'Isaf et Naïla devint ainsi le souvenir d'un passé idolâtre révolu, un rappel de l'état de "Jahiliyya" (ignorance) dont l'Islam venait triompher, purifiant la Maison Sacrée pour la dédier au culte du Dieu unique.