Hypothèses : Sur l'Origine du Dieu Hubal à Moab
Au cœur du panthéon mecquois, avant l'avènement de l'Islam, trônait une divinité énigmatique : Hubal. Bien que vénéré par les Quraysh, son nom et ses origines ne semblent pas purement arabes. Les chroniques anciennes nous invitent à un voyage vers le nord, sur les terres de l'ancien royaume de Moab, pour percer le mystère de son introduction à La Mecque.
Le Récit du Voyage d'Amr ibn Luhayy
La tradition historique, principalement rapportée par l'historien Hisham ibn al-Kalbi dans son « Livre des Idoles » (Kitāb al-Aṣnām), attribue l'importation de Hubal à une figure charismatique du nom d'Amr ibn Luhayy. Chef de la tribu des Khuza'a, qui contrôlait La Mecque avant les Quraysh, son voyage allait transformer durablement le paysage religieux de l'Arabie.
Un Déplacement vers le Shām
Environ au IVe siècle de notre ère, Amr ibn Luhayy entreprit un voyage vers les terres du Shām (la Grande Syrie), une région de carrefours commerciaux et culturels florissants. Poussé par des affaires ou une quête personnelle, son périple le mena à traverser les plateaux arides pour atteindre les cités plus verdoyantes du Levant, imprégnées d'influences araméennes, nabatéennes et romaines.
La Découverte en Terre de Moab
C'est dans la région d'al-Balqa', en Transjordanie, territoire de l'ancien Moab, qu'Amr fut témoin d'une scène qui le marqua profondément. Il y observa les habitants se prosternant devant des idoles. Intrigué, il les interrogea sur leurs pratiques. Ils lui expliquèrent que ces statues étaient des intermédiaires divins qui leur accordaient la victoire sur leurs ennemis et la pluie pour leurs cultures. Convaincu par la puissance de ces divinités, Amr sentit qu'une telle force manquait à son peuple à La Mecque.
L'Importation d'une Divinité
Fasciné, Amr ibn Luhayy demanda à ses hôtes de lui céder l'une de leurs idoles pour l'importer en Arabie. Ils lui confièrent une statue taillée dans une cornaline rouge, à l'effigie d'un homme dont le bras droit avait été brisé puis remplacé par une prothèse en or. Cette idole était Hubal. Amr la transporta précieusement à travers le désert jusqu'à La Mecque et l'installa au centre de la Kaaba, invitant le peuple à l'adorer. Ce geste est considéré par la tradition islamique comme le point de départ de l'idolâtrie généralisée en Arabie.
Traces Historiques et Analyse de l'Hypothèse
Au-delà du récit traditionnel, plusieurs indices linguistiques et archéologiques viennent étayer la thèse d'une origine nordique pour Hubal. Le nom lui-même offre une première piste fascinante.
La Piste Nabatéenne et Araméenne
Le nom « Hubal » (هبل) ne possède pas de racine évidente en langue arabe classique. Des spécialistes, comme le savant suédois Tor Andræ, ont suggéré une connexion avec un mot araméen signifiant « esprit » ou « vapeur », indiquant une possible divinité atmosphérique ou oraculaire. Cette origine nordique, probablement nabatéenne, est plausible, car les Nabatéens, dont le royaume s'étendait de Pétra jusqu'au nord de l'Arabie, vénéraient des divinités dont les cultes se sont diffusés le long des routes caravanières. Cette introduction d'une divinité étrangère au cœur du Hedjaz souligne la complexité des échanges culturels et religieux de l'époque, qui ont finalement abouti à faire de Hubal la divinité protectrice des Quraysh.
Un Dieu de la Pluie et du Destin
Les attributs de Hubal renforcent cette hypothèse. Les Moabites l'auraient présenté comme un pourvoyeur de pluie, une préoccupation vitale dans les régions arides. Une fois à La Mecque, Hubal acquit une fonction oraculaire prédominante. Son statut de divinité suprême ou du moins centrale, importée pour ses pouvoirs supposés sur les éléments et le sort des batailles, explique en grande partie pourquoi Hubal devint rapidement l'idole principale des Quraysh. Il n'était pas seulement une statue, mais un arbitre divin dont on cherchait à connaître la volonté.
Le Rituel des Flèches Divinatoires
Devant la statue de Hubal, à l'intérieur de la Kaaba, se trouvaient sept flèches sans plumes ni pointe. Chaque flèche portait une inscription : « oui », « non », « des vôtres », « étranger », « l'indemnité », etc. Lorsqu'un Arabe devait prendre une décision importante – un mariage, un voyage, une déclaration de guerre – il se rendait auprès du gardien de la Kaaba qui tirait une flèche pour lui. Ce rituel de consultation, essentiel à la vie politique et sociale mecquoise, reposait sur des pratiques divinatoires par les flèches, connues sous le nom d'azlām, et plaçait Hubal au centre du pouvoir décisionnel de la cité.
Entre Mythe Fondateur et Réalité Historique
En conclusion, l'hypothèse moabite, portée par le récit d'Amr ibn Luhayy, constitue l'explication la plus répandue et la plus détaillée sur l'introduction de Hubal à La Mecque. Bien qu'il faille considérer ce récit avec la prudence de l'historien – car il fut écrit des siècles plus tard dans une perspective monothéiste – il capture une vérité probable : celle d'une Arabie préislamique profondément connectée aux cultures du Croissant Fertile. Hubal, dieu venu du nord, symbolise ces échanges qui ont façonné le panthéon mecquois avant que ne résonne un message nouveau entre les murs de la Kaaba.