Contexte Temporel du Souk de 'Ukaz : Le Mois de Dhu al-Qa'da
Dans le ballet incessant des caravanes et des tribus de l'Arabie préislamique, les grands événements ne survenaient pas au hasard. Le Souk de 'Ukaz, cette foire monumentale des esprits et des marchandises, était intimement lié à un temps précis du calendrier lunaire : le mois sacré de Dhu al-Qa'da. Ce choix temporel n'était pas anodin, il était la clé de voûte de son succès.
Le Calendrier des Mois Sacrés : Une Trêve Pan-Arabe
Pour comprendre l'importance de ce calendrier, il faut s'imaginer une Arabie où les conflits intertribaux et les raids (ghazw) étaient une réalité quasi permanente. La survie et l'honneur dépendaient de la force des armes. Pourtant, au milieu de cette agitation, une paix fragile mais respectée s'imposait durant quatre mois de l'année, les Ashhur al-Hurum : Dhu al-Qa'da, Dhu al-Hijjah, Muharram et Rajab. Durant cette trêve sacrée, toute violence était proscrite, les lances étaient abaissées et les épées remisées dans leurs fourreaux.
L'importance de la sécurité pour le commerce et la culture
Cette paix institutionnalisée était la condition sine qua non à l'existence de rassemblements d'envergure tels que 'Ukaz. Elle garantissait la sécurité des routes, permettant aux caravanes chargées de soieries, d'épices, de parfums et d'armes de voyager sans crainte sur des centaines de kilomètres. Les poètes, les arbitres, les chefs de tribu et les marchands pouvaient ainsi converger vers un même lieu, créant un espace temporaire de neutralité et d'échange où la parole primait sur la force.
Dhu al-Qa'da, le mois de la "position assise"
Le nom même de Dhu al-Qa'da (ذو القعدة) est évocateur. Il signifie littéralement "le possesseur de la position assise" ou "le mois de la trêve". C'était le temps où les hommes cessaient les hostilités et "s'asseyaient", se préparant pour les grands événements à venir. Ce mois précédait directement Dhu al-Hijjah, le mois du grand pèlerinage (Hajj) à La Mecque, faisant de cette période le moment idéal pour rassembler les tribus de toute la péninsule.
Le Souk de 'Ukaz, Prélude au Grand Pèlerinage
Le Souk de 'Ukaz ne se tenait pas en vase clos. Il s'inscrivait dans un circuit de foires et de rites qui rythmaient la vie des Arabes. Sa tenue en Dhu al-Qa'da le positionnait stratégiquement comme le prélude majeur au pèlerinage, le transformant en un point de convergence économique et culturel incontournable. C'est dans ce contexte que la foire est devenue le plus grand concours poétique d'Arabie préislamique, un théâtre où se jouait la réputation des tribus.
Un enchaînement stratégique de foires
Les historiens rapportent que 'Ukaz, qui durait une vingtaine de jours, était souvent la première et la plus prestigieuse foire d'un cycle qui incluait également les souks de Majannah et de Dhu al-Majaz, encore plus proches de La Mecque. Ce chapelet de marchés permettait aux pèlerins et marchands de voyager et de commercer progressivement en se rapprochant du sanctuaire de la Kaaba, culminant avec les rites du Hajj.
La convergence des caravanes vers le Hijaz
Imaginez le spectacle : des pistes du désert normalement silencieuses s'animaient du pas lourd des chameaux et des voix des chameliers. Des caravanes venues du Yémen au sud, de la Syrie byzantine au nord, de la Perse sassanide à l'est et du Najd intérieur se mettaient en route. Cette convergence massive était rendue possible non seulement par la trêve, mais aussi par la localisation stratégique du souk près de Ta'if, au carrefour de routes commerciales vitales du Hijaz.
L'Impact du Timing sur la Vie du Souk
Organiser la foire durant Dhu al-Qa'da n'était pas seulement une question de logistique ; cela insufflait une atmosphère unique à l'événement. L'effervescence était palpable. Les affaires commerciales se mêlaient aux joutes oratoires, les alliances se nouaient et les dettes de sang se réglaient par la parole plutôt que par l'épée. L'attente du pèlerinage sacralisait d'une certaine manière les échanges qui se tenaient à 'Ukaz.
L'effervescence poétique et l'enjeu de la renommée
Pour un poète, déclamer ses vers à 'Ukaz en Dhu al-Qa'da était l'assurance d'une audience exceptionnelle. Toutes les tribus influentes étaient présentes. Une victoire dans ces joutes signifiait que son poème, sa qasida, serait mémorisé et récité aux quatre coins de l'Arabie en quelques semaines seulement. Ce contexte exceptionnel donnait une dimension unique au déroulement des compétitions poétiques, où chaque mot prononcé pouvait changer le destin d'un poète et la renommée de sa tribu.
Une influence durable sur la langue
Cette concentration annuelle des meilleurs orateurs issus de dialectes variés eut une conséquence linguistique majeure. Les formes poétiques, les expressions et les tournures de phrases les plus admirées à 'Ukaz tendaient à être adoptées par les autres tribus. En se tenant à un moment si crucial de l'année, la foire a ainsi joué un rôle déterminant dans l'unification progressive de la langue arabe, polissant un dialecte commun, celui des poètes, qui deviendra le véhicule du Coran.
De la Trêve Païenne à la Sanctuarisation Islamique
Avec l'avènement de l'Islam, la pratique des mois sacrés fut non seulement maintenue, mais confirmée par la révélation coranique. La sourate At-Tawbah (Le Repentir) stipule : "Le nombre de mois, auprès d'Allah, est de douze mois, dans la prescription d'Allah, le jour où Il créa les cieux et la terre. Quatre d'entre eux sont sacrés." (Coran 9:36). La trêve, qui avait permis l'épanouissement culturel et commercial de 'Ukaz, fut ainsi intégrée à la nouvelle vision du monde, pérennisant un principe de paix essentiel à la cohésion de la communauté.