Définition : Du Terme Nusub
Au cœur des vastes étendues désertiques de l'Arabie, bien avant l'avènement de l'Islam, le paysage spirituel était jalonné de repères sacrés. Parmi eux, le Nusub (pluriel Anṣāb) tenait une place centrale. Ces pierres dressées, brutes et sans fioritures, n'étaient pas de simples roches, mais de véritables autels et points de contact avec le divin, dont la compréhension est essentielle au sein du lexique de la Jahiliyya.
Le Nusub dans le Paysage Sacré de l'Arabie Ancienne
Imaginez une tribu nomade s'arrêtant dans un lieu consacré. Au centre de leur campement ou en un point élevé, une pierre se dresse, solitaire et imposante. C'est le Nusub. Contrairement aux idoles sculptées, sa puissance ne résidait pas dans une forme humaine ou animale, mais dans sa nature élémentaire : une stèle brute choisie pour sa forme ou son emplacement, devenant le pivot de la vie religieuse de la communauté.
Un Autel Brut et Puissant
La simplicité du Nusub était sa force. Il incarnait une forme d'idolâtrie primitive, où la pierre elle-même était vénérée ou considérée comme la demeure d'un esprit ou d'une divinité. Elle servait de marqueur territorial pour un clan, délimitant un espace sacré (ḥaram) où la violence était proscrite et où les rituels prenaient place. Chaque tribu ou confédération pouvait posséder ses propres Anṣāb, objets de fierté et de dévotion collective.
Distinction avec le Sanam et le Wathan
Pour bien saisir sa nature, il est crucial de le distinguer d'autres objets de culte préislamiques. Le Sanam était une idole sculptée, souvent à l'effigie d'une divinité anthropomorphe, comme Hubal à La Mecque. Le Wathan, quant à lui, est un terme plus générique désignant tout objet d'adoration, qu'il soit façonné ou non. Le Nusub est spécifique : il s'agit d'une pierre-autel, non figurative, principalement destinée aux rites sacrificiels.
Fonctions et Rituels Associés au Nusub
La vie spirituelle des Arabes préislamiques était rythmée par des pratiques intimement liées au Nusub. C'était bien plus qu'un simple objet de vénération ; c'était une plateforme active pour la communication avec les forces invisibles qui, croyait-on, gouvernaient le destin.
Le Sacrifice comme Acte Central
La fonction la plus importante du Nusub était celle d'autel sacrificiel. Les membres de la tribu y amenaient leurs plus belles bêtes – chameaux, moutons, chèvres – pour les immoler en l'honneur de leurs divinités. Le sang de l'animal était ensuite répandu ou aspergé sur la pierre. Cet acte sanglant était perçu comme un moyen de nourrir les dieux, d'obtenir leur protection, d'assurer la fertilité des troupeaux ou de remercier pour une victoire, faisant du Nusub un lieu de sacrifice tribal par excellence.
Un Outil de Divination et de Pacte
Autour de ces pierres dressées se déroulaient également d'autres rituels. On y pratiquait parfois la divination, notamment par le tirage de flèches sans plumes (azlām), pour prendre des décisions cruciales concernant un voyage, un mariage ou une guerre. Les Anṣāb servaient aussi de témoins silencieux lors de la conclusion de pactes et d'alliances (ḥilf). Prêter serment près du Nusub, en le touchant ou en y appliquant le sang d'un sacrifice, conférait à l'engagement une force sacrée et inviolable.
Le Nusub dans la Révélation Coranique
L'avènement de l'Islam a marqué une rupture radicale avec les pratiques cultuelles de la Jahiliyya. Le Coran s'est adressé directement à ces traditions, et les Anṣāb furent l'une des cibles principales de la nouvelle Révélation monothéiste.
Une Pratique Proscrite comme Abomination
Le Coran condamne explicitement le sacrifice sur les Anṣāb. Dans la sourate Al-Māʾidah (Le Repas), il est dit : « Vous sont interdits la bête morte, le sang, la chair de porc, ce sur quoi on a invoqué un autre nom que celui d’Allah, la bête étouffée, la bête assommée ou morte d’une chute ou morte d’un coup de corne, et celle qu’une bête féroce a dévorée – sauf celle que vous égorgez avant qu’elle ne soit morte. Vous sont interdits aussi ce qui a été immolé sur les pierres dressées (nuṣub)... » (Coran 5:3). Ce verset, et d'autres comme le verset 5:90, classent cette pratique parmi les « abominations, œuvres du Diable ».
La Purification du Culte
La proscription des Anṣāb s'inscrivait dans le projet islamique de purification du culte (Tawḥīd), qui consiste à n'adorer qu'Allah, l'Unique, sans intermédiaire matériel. L'acte de sacrifice fut réorienté pour n'être plus qu'à l'intention de Dieu seul. Cette réforme a fondamentalement redéfini le paysage religieux, mettant fin à la signification cultuelle des stèles et pierres dressées qui avaient dominé l'horizon spirituel de l'Arabie pendant des siècles.