De nombreux musulmans francophones, animés par une volonté sincère de comprendre le texte sacré, se tournent naturellement vers les œuvres classiques de grands savants comme Ibn Kathir, At-Tabari ou Al-Qurtubi. Ces ouvrages monumentaux font partie du patrimoine historique et témoignent d'un immense effort intellectuel. Pourtant, lorsqu'un cheminant tente d'y puiser des réponses à travers des traductions contemporaines, il se heurte souvent à des représentations culpabilisantes ou à des contresens spirituels. Pour cheminer en toute conscience, il est indispensable de comprendre ce que ces textes apportent réellement, mais surtout, d'identifier ce qu'ils ne disent pas sur l'essence même du message divin.
Qu'est-ce que le tafsir au sens coranique et en quoi diffère-t-il de l'exégèse classique ?
Dans la langue française, nous avons pris l'habitude de traduire le mot tafsir par « exégèse ». Cette assimilation est la première source de confusion. L'approche exégétique classique consiste souvent à commenter le texte à travers le prisme de la compréhension humaine, du contexte de l'auteur et de sa propre psychologie. C'est une démarche humaine, respectable historiquement, mais qui laisse libre cours à des extrapolations et finit inévitablement par faire parler le Coran.
Or, coraniquement, le mot tafsir porte un sens bien plus profond. Il est issu de la racine f-S-r, qui signifie « éprouver pour révéler la réalité d'une chose ». Faire le véritable tafsir du Coran, ce n'est pas compiler des avis humains ou des commentaires historiques, c'est utiliser une méthodologie rigoureuse pour percer l'écorce des mots et révéler leur réalité originelle. Confondre le sens étymologique du tafsir avec les commentaires humains compilés dans les œuvres classiques nous éloigne de l'outil d'autonomie responsable que propose le texte lui-même.
Pourquoi l'arabe classique et les traductions limitent-ils l'accès au message divin ?
Le plus grand piège dans lequel tombe la majorité des cheminants est de tenter d'accéder au Coran par le biais de l'arabe classique. La grammaire et les sens de l'arabe classique ont été codifiés entre 650 et 900 après J.-C., soit bien après la révélation. Les dictionnaires courants sur lesquels s'appuient les traductions du tafsir contiennent majoritairement des sens apparus après l'époque coranique. Par conséquent, ils ne permettent pas de saisir la précision chirurgicale de l'arabe coranique originel.
À cela s'ajoute le double voile de la traduction. Les traducteurs contemporains s'inspirent généralement de sens exégétiques déjà altérés, sans effectuer le travail étymologique indispensable de retour à la racine. En lisant une traduction d'Ibn Kathir en français, vous ne lisez pas le Coran, ni même la pensée exacte de l'exégète, mais une interprétation traduite qui enferme le texte dans des sens limitants. Comprendre cette mécanique permet de mieux cerner les apports et les limites des différentes méthodes d'exégèse pour appréhender le Coran, et nous invite à une approche beaucoup plus prudente.
Comment la traduction des exégèses participe-t-elle à falsifier le sens originel ?
Faire dire au Coran ce qu'il ne dit pas initialement porte un nom dans le texte sacré : le Tahrif al-Qur'an. ALLAH, Ar Rahman (Le Tout Rayonnant d'Amour inconditionnel), nous met en garde contre cette tendance dans la sourate Al-Baqarah (2:75) et la sourate Al-Ma'idah (5:41) : « Ils privent le dire influent (le Kalam) de sa signification originelle » (yuHarifuna al-kalima min ba'di mawaDi'ih).
Le mot mawaDi3 est fondamental. Il provient de la racine w-D-3 qui renvoie à « la mise au monde ». Il s'agit d'un nom de contexte (maf'ul) qui désigne littéralement le lieu ou le contexte de la mise au monde du message divin, c'est-à-dire son sens premier. Les traductions paresseuses et les extrapolations exégétiques arrachent les mots du Coran à leur lieu de naissance sémantique. Résultat : on ne lit plus la Parole d'ALLAH, mais une version altérée qui voile la lumière de Son message.
Quels sont les risques spirituels des représentations erronées issues de ces lectures ?
Se contenter des traductions classiques sans revenir à l'arabe coranique engendre des aberrations qui perturbent profondément notre relation à ALLAH. En voici quelques exemples majeurs :
- Ghufran : Souvent traduit à tort par « pardon », comme si ALLAH était contrarié et changeait d'état selon nos actions. L'Essence divine ne subit pas l'impact de nos manquements.
- Dhanb : Traduit par « péché », une invention religieuse culpabilisante. Dans le Coran, ce terme désigne simplement les conséquences négatives d'une action donnée, et la culpabilité y est vue comme une entrave.
- Ghadab et 3dhab : Traduits par « colère » et « châtiment ». ALLAH ne se met pas en colère. Étymologiquement, ces mots désignent une privation de douceur dans un temps limité, déclenchée par nos propres actions.
Le danger de ces fausses croyances est prophétisé dans la sourate 48, verset 6, qui évoque DHann as saww (les représentations lépreuses ou repoussantes à propos d'ALLAH). Le Coran nous avertit que ces mauvaises représentations se retournent contre nous comme un effet boomerang (da'iratu as saw), entraînant ghadiba ALLAHu (la privation de douceur divine) et la3anahum (le fait de devenir des êtres repoussants qui fuient la lumière).
Comment retrouver le sens originel et cesser de faire parler le Coran ?
Les exégèses classiques (Ibn Kathir, At-Tabari, Al-Qurtubi) restent des objets d'étude historiques intéressants, mais elles exigent une érudition critique que la traduction occulte totalement. L'Institut Arabe Coranique défend une tout autre voie : celle de l'autonomie. Redescendre à la racine étymologique de chaque mot, c'est retirer les couches d'interprétations humaines accumulées au fil des siècles.
Notre mission est claire : arrêter de faire parler le Coran, et laisser le Coran nous parler. Cette démarche requiert de se détacher des réponses binaires fondées sur la peur, pour renouer avec l'Amour inconditionnel de Ar Rahman. Pour continuer votre cheminement spirituel et découvrir une autre manière d'appréhender la richesse du texte, nous vous invitons à explorer comment le tafsir thématique structure la compréhension par les grands thèmes coraniques, une étape enrichissante pour quiconque souhaite se réconcilier avec la profondeur de la Parole divine.