Rasm et Qira'at : Comment l'Orthographe permet-elle plusieurs Lectures ?
Au cœur de l'histoire du texte coranique se trouve une relation fascinante entre son orthographe, le Rasm Uthmani, et les différentes manières de le réciter, les Qira'at. Loin d'être une simple écriture, le rasm est une structure ingénieuse, un squelette consonantique conçu pour préserver la richesse de la Révélation orale, permettant à plusieurs lectures valides de coexister.
Le Squelette Consonantique : une Structure Volontairement Flexible
Pour comprendre cette relation, il faut se replonger dans l'Arabie du VIIe siècle. La transmission du Coran était avant tout un phénomène oral. Les Compagnons du Prophète Muhammad (paix et bénédictions sur lui) mémorisaient les versets et les récitaient de mémoire. L'écrit n'était alors qu'un support, une aide mémorielle, et non la source première de l'autorité textuelle. Cette primauté de l'oral se reflétait dans l'écriture elle-même.
L'héritage d'une tradition orale
Les premiers codex, copiés sous la supervision du Calife Uthman, étaient caractérisés par une écriture dénuée de la plupart des signes que nous connaissons aujourd'hui. Cette écriture primitive se distinguait par l'absence des points diacritiques (i'jam), qui permettent de différencier des lettres à la forme similaire comme le ب (b), le ت (t) et le ث (th). De plus, elle était marquée par l'omission des signes de vocalisation (tashkil) indiquant les voyelles brèves (a, i, u).
Un exemple concret de flexibilité
Cette nature squelettique du texte n'était pas une imperfection, mais une caractéristique fonctionnelle. Elle permettait d'accommoder les différentes lectures authentiques que le Prophète avait enseignées dans diverses régions de la péninsule arabique. Un même tracé consonantique pouvait être lu de plusieurs manières, toutes valides, à condition qu'elles soient appuyées par une chaîne de transmission orale fiable remontant au Prophète.
Prenons l'exemple du verset 259 de la sourate Al-Baqarah. Le mot décrivant l'action divine sur les os est écrit sans points : ننشرها. Ce tracé peut être lu Nunshizuha (Nous les ressuscitons/relevons), avec la lettre ز (zay), ou Nunshiruha (Nous les faisons revivre/déployons), avec la lettre ر (ra). Les deux lectures, transmises par des chaînes authentiques, sont valides et enrichissent le sens du verset.
Le Rôle des Compagnons et la Standardisation Uthmanique
Lorsque le Calife Uthman ibn Affan entreprit la standardisation du texte coranique, l'objectif n'était pas d'imposer une seule prononciation, mais de s'accorder sur un texte de référence dont le style d'écriture consonantique servirait de socle commun pour toutes les communautés musulmanes. La commission, dirigée par le scribe Zayd ibn Thabit, a réalisé une véritable prouesse de philologie.
L'intention derrière le Rasm Uthmani
Les scribes ont délibérément choisi des orthographes capables d'englober les variantes de récitation qu'ils connaissaient et authentifiaient. Quand une variante pouvait être incluse dans un seul rasm, ils l'adoptaient. Si ce n'était pas possible, ils envoyaient des codex avec des variantes orthographiques mineures dans différentes provinces de l'empire. Le but était la préservation de la diversité révélée, dans le cadre d'une unité scripturale.
L'exemple de “Malik” et “Mālik”
L'une des illustrations les plus célèbres de ce principe se trouve dans le quatrième verset de la sourate Al-Fatiha. Le mot est écrit ملك, sans l'alif (ا) qui marquerait la voyelle longue. Cette orthographe permet deux lectures canoniques :
- Maliki (مَلِكِ) : signifiant "Le Roi"
- Māliki (مَالِكِ) : signifiant "Le Maître" ou "Le Possesseur"
Plutôt que de choisir une lecture au détriment de l'autre, le rasm les préserve toutes les deux, offrant une profondeur de sens que chaque récitation explore. Cette subtilité orthographique entre 'Malik' et 'Maalik' est un témoignage direct de l'ingéniosité du système.
Des Qira'at aux Mus'haf Modernes : La Codification de la Lecture
Avec l'expansion de l'Islam parmi les peuples non-arabophones, le risque d'erreurs de lecture augmenta. Pour préserver la récitation correcte, les savants des générations suivantes, comme Abu al-Aswad al-Du'ali (m. 688) et plus tard Al-Khalil ibn Ahmad al-Farahidi (m. 786), développèrent progressivement les systèmes de points et de voyelles.
L'établissement des lectures canoniques
Au Xe siècle, le savant Ibn Mujahid de Bagdad a joué un rôle crucial en systématisant la science des lectures. Il a établi des critères stricts pour qu'une lecture soit considérée comme canonique : une chaîne de transmission authentique (sanad), la conformité avec le Rasm Uthmani et la compatibilité avec la grammaire arabe. Son travail a conduit à la reconnaissance formelle des Sept, puis des Dix Lectures (Qira'at).
La fixation du texte pour l'impression
Aujourd'hui, les Corans imprimés (mus'haf) sont généralement écrits selon une seule lecture. Par exemple, la plupart des Corans dans le monde suivent la lecture de Hafs 'an 'Asim. Les signes diacritiques et de vocalisation y sont ajoutés pour "verrouiller" le texte sur cette lecture spécifique, facilitant ainsi l'apprentissage et la récitation pour le grand public. Cependant, le squelette consonantique sous-jacent reste fidèle au Rasm Uthmani, ce chef-d'œuvre qui, depuis plus de quatorze siècles, unit la communauté musulmane tout en préservant la richesse de la parole divine.