L'Absence de Points Diacritiques I'jam dans le Texte Primitif
Lorsque les premiers codex officiels du Coran furent compilés sous le califat d'Uthmān ibn ‘Affān, leur écriture différait grandement de celle que nous connaissons. L'une des caractéristiques les plus frappantes du style d'écriture du codex 'Uthmānī était l'omission des points diacritiques, ou i'jām, ces marqueurs qui distinguent des lettres à la forme identique. Ce chapitre explore cette particularité et son évolution.
Une Écriture pour les Initiés
Au milieu du VIIe siècle, l'écriture arabe était encore à un stade précoce de son développement. Elle fonctionnait principalement comme un aide-mémoire pour une communauté où la transmission du savoir, et en particulier du Coran, était essentiellement orale. Les compagnons du Prophète et la première génération de musulmans avaient mémorisé le texte sacré avec une précision absolue, et le support écrit ne servait qu'à fixer le squelette consonantique de la Révélation.
Le Squelette des Mots
Le terme i'jām désigne les points placés au-dessus ou au-dessous des lettres pour les différencier. Sans ces points, de nombreuses lettres deviennent des homographes, c'est-à-dire qu'elles partagent la même forme de base, ou rasm. Par exemple, la forme d'un "plateau" avec un léger crochet (ـبـ) pouvait représenter cinq lettres distinctes : bā’ (ب), tā’ (ت), thā’ (ث), nūn (ن) et yā’ (ي). De même, le trio jīm (ج), ḥā’ (ح) et khā’ (خ) était indifférencié, tout comme les paires dāl (د) / dhāl (ذ), ou encore fā' (ف) / qāf (ق) dans certaines positions.
La Primauté de la Mémorisation
Pour les premiers lecteurs, cette ambiguïté n'était pas un obstacle. Ayant appris le Coran par cœur auprès du Prophète ou de ses compagnons, le contexte et leur connaissance intime du texte leur permettaient de lever toute incertitude. Le squelette consonantique suffisait à évoquer le mot correct dans leur esprit. La lecture n'était pas un acte de déchiffrage, mais de reconnaissance d'un texte déjà parfaitement maîtrisé. Le manuscrit était un support de confirmation, pas de découverte.
La Nécessité d'une Clarification
Cette situation, parfaitement viable au cœur de la péninsule arabique, devint une source de préoccupation majeure avec l'expansion rapide de l'empire musulman. Des peuples entiers, de la Perse à l'Afrique du Nord, embrassèrent l'islam sans être des locuteurs natifs de l'arabe. Pour ces nouveaux convertis, le rasm nu était une source potentielle de confusion et d'erreurs de lecture (laḥn).
L'Impulsion des Gouverneurs
La tradition historique rapporte que la prise de conscience de ce danger fut le moteur de la réforme. Des administrateurs zélés, comme le gouverneur de l'Irak Ziyād ibn Abīh, puis son successeur Al-Hajjāj ibn Yūsuf, prirent l'initiative de rendre le texte coranique accessible et univoque pour tous les musulmans de l'empire. Ils firent appel aux plus grands grammairiens et érudits de leur temps pour trouver une solution qui préserverait la transmission correcte de la Parole divine.
L'Œuvre de Naṣr ibn 'Āṣim et Yaḥyā ibn Ya'mar
C'est à des savants comme Naṣr ibn 'Āṣim al-Laythī (mort vers 708) et Yaḥyā ibn Ya'mar (mort vers 746) que l'on attribue la systématisation de l'usage des points diacritiques. Agissant sous l'autorité d'Al-Hajjāj, ils entreprirent la tâche monumentale d'ajouter les points aux codex existants. Il est crucial de noter que cette innovation n'a pas modifié le rasm 'uthmānī originel. Les points étaient considérés comme un commentaire, une clarification ajoutée au squelette consonantique pour guider le lecteur et prévenir l'erreur.
Une Adoption Progressive
L'introduction de l'i'jām ne fut pas un événement soudain, mais un processus graduel qui s'étendit sur plusieurs décennies. Les premiers manuscrits dotés de points les ajoutaient souvent avec une encre de couleur différente de celle du texte principal, pour bien marquer la distinction entre le rasm originel et cet ajout explicatif. Avec le temps, cette pratique se généralisa et devint une norme, rendant la lecture du Coran plus sûre pour l'ensemble de la communauté musulmane, quelle que soit son origine linguistique.