La Fatwa d'Al-Azhar (1936) : Cadre Juridique de la Traduction du Coran

Au Caire, en 1936, l'institution séculaire d'Al-Azhar clôture une querelle intellectuelle et théologique majeure. Face aux bouleversements mondiaux et aux défis linguistiques du vingtième siècle, ses savants promulguent une fatwa historique. Ce décret définit pour la première fois le statut légal de la traduction du Livre sacré, équilibrant minutieusement la préservation du dogme originel et le pragmatisme éducatif.

Le séisme géopolitique et l'urgence théologique

Dans les années qui suivent la chute de l'Empire ottoman, le monde musulman traverse une période de profonds bouleversements. La Turquie de Mustafa Kemal engage des réformes radicales, dont la tentative d'imposer un appel à la prière et une récitation rituelle en turc. Cette dynamique force les savants d'Égypte à réévaluer l'évolution historique de la traduction du Coran face aux dérives séculières.

L'onde de choc réformatrice

À cette époque, les cercles intellectuels égyptiens sont traversés par d'intenses débats théologiques autour de la traduction. L'angoisse de voir le texte sacré altéré, ou pire, remplacé dans le culte par des langues vernaculaires, paralyse une partie du clergé sunnite. Les lettrés craignent de perdre la connexion directe avec le divin et l'accès à la subtilité de l'arabe coranique, clef de voûte de la révélation.

Le poids inviolable de la doctrine traditionnelle

Pendant des siècles, la position classique et rigoureuse affirmant l'intraduisibilité du Livre a fait autorité. Les grands théoriciens musulmans soutenaient que transposer la Parole divine dans une langue mortelle en détruirait l'essence. Cet argument s'enracine profondément dans le dogme de l'inimitabilité divine ou i'jaz, stipulant que le miracle coranique réside tant dans son message que dans son enveloppe linguistique inimitable.

Les murs d'Al-Azhar face au défi de la modernité

C'est sous l'impulsion du grand imam Mustafa Al-Maraghi que les mentalités commencent à frémir. Conscient que l'islam s'étend bien au-delà du monde arabophone, il plaide pour une traduction institutionnelle rigoureuse afin de contrer les traductions fautives ou orientées, notamment celles produites par les mouvements missionnaires ou orientalistes.

L'héritage d'une ancienne flexibilité

Pour convaincre ses pairs, Al-Maraghi ne part pas de rien. Bien que la doctrine dominante soit extrêmement stricte, il s'appuie sur la tolérance de l'école hanafite pour l'enseignement. Le grand juriste Abu Hanifa avait en effet, plusieurs siècles auparavant, entrouvert la porte à la lecture en langue persane pour ceux qui ne maîtrisaient pas l'arabe, jetant ainsi les bases d'une jurisprudence de la nécessité.

Le clivage interne et les résistances

Toutefois, la proposition de l'imam se heurte à une faction conservatrice puissante. Les craintes sont immenses : traduire, n'est-ce pas trahir ? La résistance est telle qu'Al-Maraghi doit temporiser. Il faudra attendre son second mandat à la tête d'Al-Azhar pour que l'idée d'encadrer les diverses tentatives de traductions du Livre par une autorité incontestable prenne corps.

La promulgation de la Fatwa historique

En 1936, le conseil des grands savants d'Al-Azhar tranche définitivement la question. Par le biais d'une fatwa minutieusement rédigée, l'institution parvient à un tour de force juridique et théologique : elle interdit la traduction littérale stricte tout en légitimant la transmission explicative du sens.

La naissance d'un concept salvateur

Le génie de cette fatwa réside dans l'adoption officielle du terme de traduction des sens (tarjamat al-ma'ani). Le décret stipule clairement qu'il est impossible de transposer le Coran lui-même. Ce qui est traduit, c'est uniquement la compréhension humaine de ce texte. Le travail du traducteur est dès lors reconnu comme un pont nécessaire, faillible et humain, vers le divin.

La traduction élevée au rang d'exégèse

En définissant juridiquement la démarche, la fatwa valide l'exégèse traduite à des fins pédagogiques. Le texte traduit, agissant comme un commentaire, ne peut en aucun cas remplacer le texte original dans les pratiques liturgiques, protégeant ainsi l'arabe de la prière. Mais il permet d'offrir une compréhension authentique aux croyants du monde entier. Cette clarification fondatrice offre un cadre sécurisant pour explorer le texte fondamental et guide spirituel qu'est le Coran, inaugurant une nouvelle ère de diffusion du message coranique.