Muhammad Hamidullah (1959) : Le Pionnier de la Traduction Française Moderne
Au cœur de Paris, en 1959, une édition singulière voit le jour. Pour la première fois de l'histoire, un érudit de confession musulmane livre au public francophone une restitution intégrale du texte sacré de l'islam. Le professeur Muhammad Hamidullah vient de franchir une étape fondatrice dans le rapport entre l'Europe et la révélation coranique.
Un Érudit Venu d'Orient
Né en 1908 à Hyderabad en Inde, Muhammad Hamidullah s'inscrit dans une longue lignée de savants et de juristes. Après de brillantes études en droit international et un exil forcé en France à la suite de l'annexion militaire de son État natal en 1948, il trouve refuge parmi les imposantes bibliothèques parisiennes. Son parcours personnel s'imbrique alors intimement dans la longue et complexe histoire de la traduction du texte sacré, un défi qu'il s'apprête à relever avec une rigueur académique implacable.
Une approche nourrie par la polymathie
Maîtrisant à la perfection plus d'une dizaine de langues, le professeur Hamidullah ne se contente pas d'être un éminent linguiste. Il est avant tout un historien méticuleux, un juriste pointilleux et un exégète, profondément désireux de fournir un véritable guide complet pour appréhender la subtilité de la langue arabe originelle. Cette vision panoramique lui permet de déceler des nuances législatives et historiques souvent effacées ou incomprises par ses prédécesseurs européens.
La maturation d'un projet monumental
Dans la quiétude d'une modeste chambre parisienne, entouré de piles de manuscrits et de feuillets noircis d'annotations, il consulte inlassablement les sources premières de l'islam. Il observe avec un œil critique les différentes restitutions contemporaines du vingtième siècle, constatant un décalage récurrent entre la lettre coranique vivante et la froideur du rendu académique français de l'époque.
Le Tournant de 1959 : La Révélation en Français
Lorsque les presses du Club Français du Livre achèvent l'impression de son manuscrit en 1959, c'est un véritable séisme, d'abord feutré puis retentissant, qui parcourt les milieux académiques et confessionnels. Préfacée par le célèbre islamologue Louis Massignon, l'œuvre se distingue immédiatement par sa volonté d'expliquer l'islam de l'intérieur.
Une rupture épistémologique assumée
Jusqu'à cette date charnière, le public francophone se reposait presque exclusivement sur des travaux issus de l'orientalisme. Bien que l'approche critique et strictement philologique de Régis Blachère, publiée une décennie plus tôt, ait marqué les esprits par sa scientificité, Hamidullah impose une autre grille de lecture. Il initie un véritable renouveau en confiant la restitution du texte aux croyants eux-mêmes, soucieux de sauvegarder la dimension transcendante du message. Sur le plan historique, cette démarche fait naturellement écho au travail de Marmaduke Pickthall, précurseur anglo-saxon des années 1930, ou encore à l'œuvre de référence d'Abdullah Yusuf Ali qui a bouleversé le monde anglophone.
Une méthodologie exégétique et littérale
Le savant indien refuse l'adaptation purement esthétique. Il opte pour une traduction que l'on pourrait qualifier de littéralisme exégétique. Son ambition est de livrer un guide de compréhension global du Coran, respectant l'ordre canonique traditionnel des sourates (contrairement aux essais chronologiques de l'époque). Il enrichit également son texte de notes explicatives abondantes, puisant sans complexe dans les recueils prophétiques (Hadiths) et les grands commentaires classiques (Tafsirs) pour éclairer les passages équivoques.
L'Héritage Inaltérable d'une Œuvre de Foi
Le travail d'Hamidullah va dominer le paysage de l'édition francophone pendant plus d'un demi-siècle. Il s'impose comme la référence absolue pour les musulmans francophones, les nouveaux convertis, et offre aux chercheurs une vision exhaustive des traductions textuelles dans leur dimension orthodoxe.
L'édition révisée du Complexe du Roi Fahd
En 1990, le Complexe du Roi Fahd à Médine, principal centre mondial d'impression du Coran, sélectionne la traduction d'Hamidullah pour devenir la version francophone officielle distribuée aux pèlerins du monde entier. Après quelques révisions menées par un comité scientifique, cette consécration institutionnalise définitivement son travail. Fidèle à son ascétisme, Muhammad Hamidullah refusera toujours de percevoir le moindre droit d'auteur, considérant son labeur comme une offrande spirituelle désintéressée.
La matrice des traductions ultérieures
Si la syntaxe et le choix des mots d'Hamidullah ont pu être jugés parfois rugueux ou vieillissants avec le temps, son œuvre matricielle a pavé la voie. Qu'il s'agisse de la reconnaissance académique marquant l'intégration du livre dans la prestigieuse collection de la Pléiade par Denise Masson, ou de l'essai stylistique et profondément littéraire de Jacques Berque, tous se sont inévitablement positionnés par rapport au monument dressé par le savant d'Hyderabad. Aujourd'hui encore, alors que la discipline s'oriente vers les vastes sommes exégétiques contemporaines en équipe, et qu'elle s'adapte à l'ère des outils numériques et des applications mobiles, la version de 1959 demeure la pierre angulaire de la traduction coranique moderne en langue française.