La Durée des Travaux de la Commission Uthmanienne 650-652
Face aux divergences de récitation qui menaçaient l'unité de la jeune communauté musulmane, le troisième calife, Uthman ibn Affan, prit une décision historique. Il initia un vaste projet de compilation officielle du Coran, confiant cette tâche sacrée à une commission d'experts. Cette entreprise monumentale, menée avec une rigueur exceptionnelle, s'étendit sur une période relativement courte mais intense, de 650 à 652 de notre ère.
L'An Un : La Mise en Place du Projet
L'an 30 de l'Hégire (correspondant à 650-651 EC) marque le point de départ de ce chantier colossal. L'urgence était palpable. Le général Hudhayfah ibn al-Yaman, revenant des campagnes militaires en Arménie et en Azerbaïdjan, avait alerté le calife des querelles virulentes entre les soldats de différentes provinces au sujet de la récitation du Coran. Pour Uthman, il était impératif d'établir une version standard unique qui mettrait fin à ces disputes et préserverait l'intégrité du texte sacré pour les générations futures.
La Formation d'un Comité d'Élite
La première étape fut de constituer une commission digne de cette responsabilité. Le choix des membres ne fut pas laissé au hasard. Uthman fit appel aux meilleurs connaisseurs du Coran et de la langue arabe présents à Médine. La direction fut naturellement confiée à Zayd ibn Thâbit, le scribe principal du Prophète Muhammad, qui avait déjà supervisé la première compilation sous le califat d'Abou Bakr. Pour l'assister, trois éminents membres de la tribu de Quraysh furent désignés : 'Abdullah ibn al-Zubayr, Sa'id ibn al-'As, et 'Abd al-Rahman ibn al-Harith. Cette composition équilibrait l'expérience de Zayd avec l'expertise linguistique des Qurayshites.
La Méthodologie et les Sources Primaires
Leur mission débuta par la récupération de la source la plus fiable : les feuillets (suhuf) de la première compilation, conservés précieusement par Hafsa, fille d'Umar ibn al-Khattab et veuve du Prophète. Ces feuillets allaient servir de document de base. La directive du calife était claire et rigoureuse : le travail devait s'appuyer sur ces feuillets, et toute divergence linguistique devait être tranchée en faveur du dialecte de la tribu de Quraysh, car, selon ses mots, « le Coran a été révélé dans leur langue ».
Au Cœur du Travail de Vérification
L'année 651 fut consacrée au cœur du travail : la comparaison, la vérification et la transcription. Le comité s'installa à Médine et se plongea dans une tâche qui exigeait une concentration absolue et une piété profonde. L'atmosphère devait être empreinte de solennité, chaque scribe conscient du poids de l'histoire et de la responsabilité divine qui reposait sur ses épaules.
Un Processus de Collation Rigoureux
Le processus était méticuleux. Chaque verset des suhuf de Hafsa était comparé aux versions mémorisées par les membres de la commission et d'autres compagnons réputés pour leur maîtrise du Coran. Il ne s'agissait pas d'une simple copie, mais d'une véritable collation critique. L'objectif était de produire un texte qui non seulement reflétait fidèlement la révélation, mais qui établissait également un standard orthographique (le rasm) pour la copie du texte.
Les Défis de la Transcription
La commission dut faire face à plusieurs défis. L'écriture arabe de l'époque était encore rudimentaire, dépourvue des points diacritiques (i'jam) et des signes de vocalisation (tashkil) que nous connaissons aujourd'hui. Le travail consistait donc à établir un squelette consonantique d'une précision irréprochable. De plus, il fallait confirmer l'ordre des sourates, une question qui n'était pas entièrement fixée dans les copies privées circulant à l'époque. Le travail de la commission fut donc à la fois textuel et structurel.
L'Achèvement et la Diffusion du Mushaf Officiel
Vers la fin de l'an 31 ou le début de l'an 32 de l'Hégire (environ 652 EC), après près de deux ans d'un labeur acharné, la commission acheva son œuvre. Le résultat fut un codex maître, que la tradition nomme le Mushaf al-Imam (le Codex de Référence), qui fut conservé par le calife à Médine.
La Production et l'Envoi des Copies
À partir de ce Mushaf al-Imam, plusieurs copies officielles furent réalisées avec le même soin. Bien que les sources historiques varient sur le nombre exact, il est communément admis que des exemplaires furent envoyés aux grands centres administratifs et militaires de l'empire : Koufa, Bassora, Damas et La Mecque. Certains récits ajoutent le Yémen, le Bahreïn ou l'Égypte. Chaque copie était accompagnée d'un récitateur (qari') chargé d'enseigner la lecture correcte du texte standardisé, assurant ainsi une transmission à la fois écrite et orale.
L'Unification par la Destruction
La dernière étape du projet, et sans doute la plus controversée, fut l'ordre donné par Uthman de faire rechercher et détruire toutes les autres versions du Coran, qu'il s'agisse de codex personnels complets ou de fragments. Cet acte, bien que radical, était perçu comme une nécessité absolue pour éradiquer la source des conflits et unifier la communauté musulmane autour d'un texte unique et incontesté. Cet acte final scella le succès de l'entreprise et assura la pérennité du Mushaf Uthmani jusqu'à nos jours.