Choix Dialectal : Pourquoi la Commission a-t-elle privilégié le Qurayshite ?
Au cœur de la mission de standardisation du texte coranique, la commission d'Uthman fut confrontée à un défi majeur : la diversité dialectale de la langue arabe. La décision de privilégier le dialecte de Quraysh fut une mesure stratégique fondée sur des impératifs théologiques, linguistiques et politiques, visant à unifier la communauté musulmane naissante autour d'un texte unique.
Le Spectre de la Discorde : l'Urgence d'une Unification Linguistique
À mesure que l'islam s'étendait au-delà des frontières de l'Arabie, de nouvelles populations embrassaient la foi. Ces convertis, issus de Syrie, d'Irak ou de Perse, lisaient le Coran avec leurs propres accents et leurs particularités linguistiques. Ces variations, d'abord mineures, devinrent une source de préoccupation grandissante. Le point de rupture survint lors des campagnes militaires en Arménie et en Azerbaïdjan, sous le commandement du compagnon Hudhayfah ibn al-Yaman.
Sur les champs de bataille, Hudhayfah fut le témoin de vives disputes entre les soldats musulmans. Ceux venus d'Irak et ceux venus de Syrie se querellaient sur la manière correcte de réciter certains versets, chacun étant convaincu de détenir la seule version authentique. Alarmé par le potentiel de division, il quitta le front et se précipita à Médine pour alerter le Calife Uthman ibn Affan. Ses mots, chargés d'effroi, résonnent encore dans les chroniques historiques : « Ô Commandeur des Croyants, sauve cette communauté avant qu'elle ne diverge sur son Livre comme l'ont fait les juifs et les chrétiens ! ». Cet appel urgent fut l'étincelle qui mena à l'institution de la commission chargée de standardiser le texte coranique.
Une Directive Califale Décisive
Face à ce péril, la réponse d'Uthman fut prompte et réfléchie. Il comprit que seule une version standardisée du texte sacré, approuvée par le consensus des compagnons, pourrait mettre fin aux querelles et préserver l'unité de la Oumma (communauté).
La primauté de Quraysh au sein de la commission
La composition même de la commission était une indication claire de l'orientation qui serait prise. Le calife confia la supervision du projet à quatre hommes. Face au Médinois Zayd ibn Thabit, le scribe prodige de la Révélation, il plaça trois jeunes et illustres membres de la tribu de Quraysh : 'Abdullah ibn al-Zubayr, Sa'id ibn al-'As et 'Abd al-Rahman ibn al-Harith. Cette configuration, où les Qurayshites étaient majoritaires, n'était pas fortuite ; elle préparait le terrain pour la directive qui allait suivre.
« Écrivez-le dans la langue de Quraysh »
L'instruction d'Uthman à la commission fut d'une clarté limpide, un véritable principe d'arbitrage linguistique. Selon les récits, il leur dit : « En cas de désaccord avec Zayd ibn Thabit sur un point quelconque du Coran, écrivez-le dans le dialecte de Quraysh, car c'est dans leur langue qu'il a été révélé. ». Cette phrase n'était pas une simple suggestion, mais une règle absolue. Elle établissait une hiérarchie claire : en cas de divergence sur l'orthographe, la prononciation ou le choix d'un mot, la version Qurayshite devait l'emporter.
Les Fondements de la Prééminence Qurayshite
Le choix du dialecte de Quraysh ne reposait pas sur un simple favoritisme tribal, mais sur un ensemble de raisons historiques, religieuses et pragmatiques profondément ancrées dans le contexte de l'époque.
Le dialecte de la Révélation originelle
La justification la plus fondamentale était d'ordre théologique. Le Prophète Muhammad ﷺ était lui-même de la tribu de Quraysh. La Révélation coranique avait donc commencé dans son environnement linguistique direct. Bien que la tradition rapporte que le Coran ait été révélé selon sept « ahruf » (modes ou variantes dialectales) pour en faciliter la mémorisation et la compréhension par les différentes tribus, le dialecte Qurayshite était considéré comme la matrice originelle, la langue source du message divin.
Le prestige culturel et linguistique de La Mecque
Avant même l'avènement de l'islam, le dialecte de Quraysh jouissait d'un immense prestige dans toute la péninsule arabique. La Mecque, en tant que gardienne de la Kaaba et carrefour commercial majeur, était aussi un centre culturel et poétique. Les grandes foires, comme celle de 'Ukaz, attiraient les poètes les plus éloquents de toute l'Arabie. Dans ce creuset linguistique, le parler de Quraysh s'était imposé comme une sorte de norme littéraire, admirée pour sa clarté, sa richesse et son élégance.
Un pilier pour l'unité de la Oumma
Enfin, la décision revêtait une dimension politique cruciale. En standardisant le texte sacré sur le dialecte de la tribu du Prophète et du califat, Uthman renforçait l'unité politique et religieuse de l'empire naissant. Un texte unifié, basé sur le dialecte du centre du pouvoir, devenait un puissant symbole de cohésion. Il prévenait l'émergence de « Corans régionaux » qui auraient pu alimenter les particularismes tribaux et, à terme, provoquer des schismes profonds au sein de la communauté.
L'Héritage d'un Choix Unificateur
La commission acheva sa tâche en produisant un manuscrit de référence, le *Mushaf al-Imam*. Des copies furent envoyées aux capitales provinciales de l'empire — Kufa, Bassora, Damas, et d'autres — avec l'ordre que toute autre version personnelle ou incomplète du Coran soit détruite. Cette mesure, bien que radicale, fut essentielle pour garantir qu'une seule et même version du texte consonantique (*rasm*) soit utilisée à travers le monde musulman.
En privilégiant le dialecte de Quraysh, la commission d'Uthman n'a pas effacé toute la richesse des variantes de récitation, qui continueront à être transmises oralement par des chaînes fiables pour former plus tard la science des *Qira'at*. Mais elle a fourni une ancre textuelle stable et unifiée, protégeant le Coran de la fragmentation et des altérations qui avaient affecté les écritures des communautés religieuses précédentes. Ce choix historique fut un acte fondateur qui a assuré la préservation et la transmission intacte du texte coranique jusqu'à nos jours.