La Commission d'Al-Azhar : Les Experts derrière l'Édition du Caire (1924)

Au début du XXe siècle, alors que le monde musulman navigue entre tradition et modernité, une entreprise capitale voit le jour dans les murs de la prestigieuse université Al-Azhar. Au cœur de l'histoire de la monumentale édition du Caire de 1924 se trouve une assemblée d'hommes, une commission d'érudits dont le travail allait définir la forme imprimée du Coran pour les générations à venir.

La Constitution d'un Comité d'Érudits

Le Caire, au tournant du siècle, est un carrefour intellectuel et culturel bouillonnant. L'imprimerie, bien qu'installée depuis des décennies, a engendré une prolifération d'éditions du Coran de qualités très diverses, souvent entachées d'erreurs typographiques ou de divergences dans les lectures. Cette situation confuse soulignait le besoin urgent d'une standardisation à l'ère moderne. Face à ce défi, les plus hautes autorités égyptiennes, sous le patronage du roi Fouad Ier, se tournèrent vers l'institution la plus vénérable du monde sunnite : l'université Al-Azhar.

La Sélection des Savants

La tâche était immense et ne pouvait être confiée qu'aux esprits les plus éclairés. Sous la direction du Shaykh d'Al-Azhar de l'époque, un comité fut soigneusement assemblé. Il ne s'agissait pas de simples académiciens, mais de véritables maîtres des sciences coraniques ('ulum al-Qur'an). Chacun d'entre eux possédait une connaissance profonde des dix lectures canoniques (qira'at), de la grammaire arabe la plus pointue, et des subtilités de l'orthographe coranique. Ces hommes, dont les noms sont aujourd'hui synonymes d'excellence, comme le Shaykh Muhammad 'Ali al-Husayni al-Haddad, étaient considérés comme les gardiens d'une tradition sacrée, et leur sélection fut un processus d'une rigueur absolue.

Un Mandat Clair et Ambitieux

La mission confiée à la commission était sans équivoque : produire un texte imprimé du Coran (Mushaf) qui soit d'une fiabilité irréprochable. Il ne s'agissait nullement de créer une nouvelle version du texte, mais bien de fixer une édition de référence, en se basant sur les sources les plus authentiques de la tradition islamique. Le mandat exigeait de choisir une lecture unique pour éviter toute confusion, de respecter scrupuleusement les règles de l'orthographe 'Uthmanique et de systématiser les signes diacritiques pour garantir une lisibilité parfaite.

Un Travail Méticuleux de Vérification

Pendant plusieurs années, les membres de la commission se plongèrent dans un travail d'une minutie extrême. On peut les imaginer dans les salles de la bibliothèque d'Al-Azhar, entourés de manuscrits anciens, de traités classiques sur les lectures et de commentaires faisant autorité. Chaque verset, chaque mot, chaque lettre fut examiné, comparé et vérifié à la lumière des sources les plus fiables.

Le Choix de la Récitation de Hafs 'an 'Asim

L'une des premières décisions cruciales fut de choisir une unique récitation comme base pour l'édition. Pour garantir la clarté et l'uniformité, le comité se porta sur la lecture (riwaya) de Hafs, telle que transmise par l'imam 'Asim de Koufa. Ce choix n'était pas anodin ; c'était la récitation la plus répandue dans le monde musulman, notamment en Égypte et dans l'Empire ottoman. Cette décision stratégique explique en grande partie pourquoi le Caire a fixé son standard sur la lecture de Hafs.

Le Respect Scrupuleux du Rasm 'Uthmani

La fidélité à la tradition orthographique était au cœur des préoccupations. La commission s'engagea à suivre rigoureusement le Rasm 'Uthmani, le squelette consonantique du texte coranique établi à l'époque du Calife 'Uthman ibn 'Affan. Pour ce faire, les savants se sont appuyés sur des ouvrages de référence majeurs, comme ceux des imams Abu 'Amr al-Dani et Abu Dawud Sulayman ibn Najah. Cet attachement à la tradition garantissait que l'édition imprimée serait une continuation fidèle de treize siècles de transmission manuscrite, matérialisant ainsi le respect de l'orthographe 'Uthmani dans cette édition de 1924.

L'Héritage d'une Œuvre Collective

Lorsque le Mushaf al-Malik Fu'ad, ou "Coran du Roi Fouad", fut finalement publié le 10 juillet 1924, ce fut un événement historique. L'élégance de sa calligraphie, la clarté de sa mise en page et, surtout, sa précision textuelle sans précédent en firent instantanément un chef-d'œuvre. C'était le fruit du labeur acharné d'une commission qui avait su allier l'érudition traditionnelle aux exigences de l'ère de l'imprimerie.

Un Standard Mondialement Reconnu

Le succès fut immédiat et retentissant. L'édition du Caire éclipsa toutes les éditions précédentes, qu'elles soient européennes ou ottomanes. Sa rigueur scientifique et l'autorité d'Al-Azhar lui conférèrent une légitimité incontestée. Des copies furent envoyées à travers le monde, et elle devint rapidement le modèle sur lequel d'innombrables éditions ultérieures se baseraient, contribuant ainsi au succès mondial et au statut de référence du Mushaf du Caire.

Un Travail Continu : Les Révisions Ultérieures

L'engagement d'Al-Azhar ne s'arrêta pas en 1924. L'institution a continué de superviser la reproduction du texte, menant à des corrections de détails mineurs et à des améliorations dans les éditions suivantes. Ce processus de révision continue témoigne de la responsabilité que la commission et ses successeurs ont assumée, ce qui a mené à des révisions de l'édition du Caire dans les décennies qui suivirent. Le travail de ces experts a ainsi posé les fondations durables d'un standard qui continue, un siècle plus tard, de servir les musulmans du monde entier.