Fixation du Standard : Pourquoi le Caire a-t-il choisi Hafs 'an 'Asim ?

Au début du XXe siècle, lorsque l'Égypte entreprit de produire une édition imprimée standardisée du Coran, la commission d'Al-Azhar fit face à une décision capitale : quelle lecture, parmi les dix canoniques, allait servir de base ? Le choix se porta sur la riwaya (narration) de Hafs 'an 'Asim. Cette décision, loin d'être arbitraire, est le fruit de siècles d'histoire et de considérations pratiques.

Le Paysage Complexe des Lectures Coraniques

Pour comprendre la portée de la décision du Caire, il faut se replonger dans l'univers foisonnant des lectures coraniques, les Qira'at, qui existaient bien avant l'imprimerie.

Une Tradition Orale Plurielle

L'histoire de la transmission du Coran est avant tout celle d'une tradition orale. Dès les premières générations, des variations mineures dans la prononciation et la vocalisation du texte furent transmises par des maîtres récitateurs. Au fil du temps, les savants musulmans codifièrent ces transmissions, reconnaissant dix lectures principales (Qira'at 'Ashr), chacune portée par une chaîne de transmetteurs (isnad) remontant au Prophète Muhammad. Ces lectures ne sont pas des versions concurrentes, mais des facettes autorisées et authentiques d'une même révélation.

La Géographie des Qira'at

Avant l'avènement de l'imprimerie de masse, le monde musulman vivait cette pluralité au quotidien. La lecture de Warsh 'an Nafi' résonnait dans les mosquées du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. En Anatolie, en Syrie et en Égypte, sous l'influence ottomane, la lecture de Hafs 'an 'Asim était la plus répandue. D'autres lectures, comme celles d'Abu 'Amr ou de Qalun, avaient également leurs bastions régionaux. Chaque région chérissait sa tradition, transmise de maître à élève.

Les Raisons d'un Choix Stratégique

Face à cette diversité, la commission d'Al-Azhar a fondé son choix sur un ensemble de critères historiques, pratiques et académiques.

L'Héritage de l'Empire Ottoman

La commission du Caire n'a pas opéré dans un vide historique. L'Égypte, bien que jouissant d'une autonomie croissante, était encore culturellement imprégnée par des siècles de domination ottomane. Depuis au moins le XVIe siècle, l'administration ottomane avait favorisé la lecture de Hafs 'an 'Asim, la promouvant dans ses institutions religieuses et administratives. Les scribes d'Istanbul, reconnus pour leur maîtrise de la calligraphie, copiaient déjà les manuscrits du Coran selon cette lecture. Adopter Hafs, c'était donc s'inscrire dans une continuité et une tradition déjà bien ancrée dans la région.

La Recherche de la Simplicité et de l'Accessibilité

Au-delà de l'héritage politique, des raisons techniques ont pesé lourdement dans la balance. La narration de Hafs 'an 'Asim est souvent perçue comme l'une des plus directes sur le plan des règles de récitation (tajwid). Sa structure rythmique et sa vocalisation sont considérées comme particulièrement claires, facilitant la mémorisation et l'apprentissage, notamment pour les enfants et les non-arabophones. Pour un projet visant à diffuser un texte unique et accessible au plus grand nombre, ce critère était essentiel.

La Solidité de la Chaîne de Transmission

La rigueur académique exigeait une chaîne de transmission (isnad) irréprochable. 'Asim ibn Abi al-Najud (mort en 745 CE) était un éminent savant de Koufa, l'un des grands centres d'études coraniques de l'époque. Son élève, Hafs ibn Sulayman (mort en 796 CE), bien que parfois critiqué en tant que transmetteur de Hadith, fut unanimement reconnu pour sa précision méticuleuse dans la transmission de la lecture de son maître. Cette chaîne, jugée particulièrement fiable et continue, offrait toutes les garanties de rigueur scientifique exigées par la commission d'Al-Azhar.

La Consécration par l'Impression

Le choix de Hafs 'an 'Asim fut le point de départ d'un travail d'une minutie extrême qui allait changer à jamais la face du Coran imprimé.

Un Travail d'une Précision Inégalée

Une fois le choix arrêté, les savants se sont attelés à une tâche monumentale. Il ne s'agissait pas seulement de transcrire le texte, mais de le doter d'un système de signes diacritiques complet et cohérent pour représenter la lecture de Hafs avec une clarté absolue. Ce souci du détail fut l'un des objectifs centraux pour les experts responsables de ce premier Coran imprimé devenu une référence mondiale. Chaque point, chaque voyelle, chaque signe d'allongement fut placé en stricte conformité avec les règles de la riwaya de Hafs, tout en respectant scrupuleusement le squelette consonantique du Rasm 'Uthmani.

L'Impact Mondial de la Standardisation

La diffusion massive de l'édition du Caire a eu un effet transformateur. Grâce à la puissance de l'imprimerie et au prestige de l'université Al-Azhar, le Mushaf du Caire est devenu la norme de facto dans la majeure partie du monde musulman. La lecture de Hafs 'an 'Asim, autrefois dominante principalement dans l'aire d'influence ottomane, est devenue la lecture la plus connue et la plus récitée de la planète, de l'Indonésie aux États-Unis.

Un Standard qui n'Efface pas la Diversité

Il est crucial de comprendre que l'établissement de ce standard n'a jamais eu pour but d'invalider les autres lectures canoniques. La commission d'Al-Azhar elle-même a reconnu la validité des autres Qira'at. Aujourd'hui encore, des lectures comme Warsh, Qalun ou Al-Duri 'an Abi 'Amr continuent d'être enseignées, récitées et imprimées, préservant ainsi la richesse et la diversité de la tradition orale coranique. Le choix de Hafs fut une décision pragmatique pour un projet de standardisation moderne, un choix dont l'héritage façonne encore aujourd'hui la manière dont des centaines de millions de musulmans interagissent avec le texte sacré.