L'Arabe des Rashidun : Expansion et Premières Compilations
À la mort du prophète Muhammad en 632, une ère nouvelle s'ouvre pour la communauté musulmane et pour la langue arabe. La période des Califes Rashidun (« Bien-Guidés ») n'est pas seulement celle d'une expansion territoriale fulgurante ; elle est aussi un moment charnière où l'arabe, langue de la Révélation, doit se structurer pour survivre, s'unifier et administrer un empire naissant.
Un Héritage Divin face aux Tumultes de l'Histoire
Le décès du Prophète laissa la jeune communauté musulmane sans son guide. La parole divine, le Coran, était certes préservée dans les cœurs de nombreux compagnons, les huffaz (mémorisateurs), mais aussi sur des supports épars : omoplates de chameaux, parchemins, feuilles de palmier. Sous le premier calife, Abu Bakr, les guerres de la Ridda (apostasie) éclatèrent, et lors de la sanglante bataille de Yamama, un grand nombre de ces mémorisateurs tombèrent au combat. Une crainte sourde s'empara des esprits : la parole de Dieu pourrait-elle se perdre avec ses porteurs ?
L'Expansion et le Défi de la Diversité Linguistique
Sous l'impulsion du deuxième calife, 'Umar ibn al-Khattab, les armées musulmanes sortirent de la péninsule Arabique. En quelques décennies, la Perse, la Syrie, l'Égypte et une partie de l'Afrique du Nord passèrent sous contrôle musulman. Ce faisant, la langue arabe se retrouva confrontée à un monde polyglotte où l'on parlait le syriaque, le copte, le grec et le pehlevi (moyen-persan).
Le Contact avec de Nouvelles Réalités
Les conquérants arabes, sortis du désert, devaient désormais administrer des cités millénaires, des bureaucraties complexes et des populations aux coutumes variées. L'arabe devint la langue du commandement militaire et de la nouvelle élite dirigeante, mais les administrations locales continuèrent, dans un premier temps, à fonctionner dans leurs langues respectives. Ce contact prolongé commença à enrichir l'arabe de nouveaux mots, tout en posant le défi de son adaptation à des fonctions jusqu'alors inédites.
La Langue du Pouvoir et de la Foi
Pour les peuples nouvellement intégrés à l'empire, l'arabe était plus qu'un simple idiome. C'était la langue de la religion victorieuse et de l'État. Sa maîtrise devenait une clé d'accès au pouvoir et à la compréhension du nouveau message spirituel. Cette situation créa une tension linguistique : comment préserver la pureté de la langue coranique tout en l'ouvrant à de nouveaux locuteurs non-natifs ? La réponse viendra d'un projet monumental : la standardisation du texte sacré.
La Compilation du Coran : Un Acte Fondateur
C'est sous le troisième calife, 'Uthman ibn 'Affan, que la question de la préservation du Coran devint une urgence absolue. Des gouverneurs de provinces lointaines, comme l'Arménie et l'Azerbaïdjan, rapportèrent à Médine que des disputes éclataient parmi les troupes musulmanes, composées de Syriens et d'Irakiens, au sujet de la récitation correcte du Coran. Les légères variations dialectales, tolérées du vivant du Prophète, menaçaient de fragmenter le texte sacré et la communauté.
Le Comité de Zayd ibn Thabit
Conscient du danger, 'Uthman prit une décision historique. Il confia à Zayd ibn Thabit, l'ancien scribe du Prophète qui avait déjà mené une première collecte sous Abu Bakr, la mission de diriger un comité pour établir une version unique et officielle du Coran. Le comité rassembla toutes les sources écrites disponibles et les confronta méticuleusement à la mémoire des compagnons. Le dialecte de la tribu de Quraysh, celui du Prophète, fut choisi comme référence.
Le Mushaf 'Uthmani, Pilier de la Langue Arabe
Une fois le travail achevé, plusieurs copies de ce codex officiel (mushaf) furent réalisées. 'Uthman ordonna alors de les envoyer dans les grandes métropoles de l'empire – Koufa, Bassora, Damas, La Mecque – et de détruire toutes les autres versions personnelles ou incomplètes. Cet acte ne fut pas seulement religieux ; il fut un acte linguistique fondateur. Il figea un état de la langue, le rasm (squelette consonantique) du texte coranique, qui devint la norme intangible de l'arabe écrit. Dès lors, toute étude de la langue, toute règle de grammaire, toute réflexion sur la rhétorique, prendrait ce texte comme source et justification ultime. L'impact de cette décision illustre parfaitement l'évolution de l'arabe à l'époque des Califes Bien-Guidés et son passage d'une tradition orale à une civilisation de l'écrit.
L'Héritage d'une Époque Décisive
À la fin du califat des Rashidun en 661, la langue arabe avait changé de statut. D'idiome tribal et poétique, elle était devenue le véhicule d'une foi universelle et l'armature d'un empire en construction. La compilation du Coran lui offrit un socle d'une stabilité sans précédent, unifiant les Arabes et les nouveaux musulmans autour d'un texte unique et d'une langue standardisée. Cette période cruciale s'inscrit comme un tournant majeur parmi les grandes périodes de l'histoire de la langue arabe, préparant le terrain pour l'arabisation de l'administration sous les Omeyyades et l'âge d'or des sciences linguistiques sous les Abbassides.