Chronologie (661) : La Fin de l'ère Rashidun après l'Assassinat du Calife Ali
L'an 661 de l'ère chrétienne marque une rupture tragique dans l'histoire de l'islam naissant. Le califat de Ali ibn Abi Talib, quatrième et dernier des Califes Rashidun, s'achève dans le sang à Koufa. Cet assassinat met non seulement un terme à la Première Fitna, mais il clôt également une époque fondatrice pour ouvrir la voie à la première dynastie de l'islam.
Un Califat dans la Tourmente de la Fitna
Pour comprendre le drame de l'an 661, il faut remonter aux racines du conflit qui déchire la communauté musulmane. Le califat d'Ali, débuté en 656, est né dans le chaos suivant l'assassinat du troisième calife, Uthman, et la crise de la Fitna qui s'ensuivit. Dès le début, son autorité est contestée, notamment par Mu'awiya ibn Abi Sufyan, le puissant gouverneur de Syrie et parent d'Uthman, qui réclame justice pour le meurtre de ce dernier.
L'Émergence des Kharijites
Les batailles de Siffin et du Chameau, bien que politiquement décisives, ne parviennent pas à résoudre la fracture. L'arbitrage accepté par Ali à Siffin pour mettre fin à l'effusion de sang provoque la scission d'un groupe de ses propres partisans. Extrêmement zélés et rigoristes, ils estiment que le jugement n'appartient qu'à Dieu et considèrent qu'Ali, Mu'awiya et leurs partisans respectifs sont tous sortis de l'islam. Ce groupe, connu sous le nom de Kharijites (les "sortants"), devient une troisième force, violente et radicale, qui voit en l'élimination des leaders du conflit la seule solution pour purifier la communauté.
Le Complot de l'Aube Fatidique
C'est dans ce climat de haine et de division que trois Kharijites se rencontrent à La Mecque. Persuadés d'agir pour la cause divine, ils élaborent un plan audacieux et synchronisé : assassiner le même jour, à l'heure de la prière de l'aube (Fajr), les trois figures qu'ils jugent responsables de la discorde : Ali à Koufa, Mu'awiya à Damas et Amr ibn al-'As, le gouverneur d'Égypte. Ils se fixent pour date le 19e jour du mois de Ramadan de l'an 40 de l'Hégire.
La Mission d'Ibn Muljam
La tâche d'assassiner le calife Ali échoit à un homme nommé Abd al-Rahman ibn Muljam. Il se rend à Koufa, la capitale du califat, où il prépare son crime. La tradition rapporte qu'il affûte son épée et la trempe dans un poison mortel, déterminé à ne laisser aucune chance à sa victime. Il parvient à trouver des complices sur place, animés par la même haine sectaire.
L'Attentat à la Grande Mosquée de Koufa
À l'aube du jour convenu, la ville de Koufa est encore endormie. Comme à son habitude, le calife Ali se rend à la grande mosquée pour diriger la prière. C'est un homme d'une grande piété, dont le quotidien est rythmé par les obligations religieuses. Son califat, malgré les troubles, fut une période où les sciences et la spiritualité islamiques continuèrent de s'épanouir, perpétuant l'héritage prophétique durant son règne.
Le Coup Traître
Alors qu'Ali appelle les fidèles à la prière ou, selon d'autres récits, au moment où il se prosterne, Ibn Muljam se précipite sur lui. D'un coup violent, il frappe le calife à la tête avec son épée empoisonnée. La lame fend le front du Commandeur des Croyants. Dans la pénombre de la mosquée, la confusion est totale. Les fidèles, horrifiés, se saisissent de l'assassin tandis que le calife, mortellement blessé, est transporté en urgence à sa demeure.
Les Derniers Instants d'un Calife
Ali ibn Abi Talib agonise pendant deux jours. Conscient de sa fin imminente, il fait preuve d'une dignité et d'une clémence qui marqueront l'histoire. Il interdit toute forme de vengeance disproportionnée et ordonne que son meurtrier soit traité avec justice, ne subissant le même sort que lui qu'après sa propre mort. Il prodigue ses derniers conseils à ses fils, Al-Hasan et Al-Husayn, les exhortant à la piété, à la justice et à l'unité. Le 21 Ramadan de l'an 40, le quatrième Calife Bien-Guidé rend son dernier soupir.
Conséquences : La Fin d'une Ère et la Naissance d'une Dynastie
La mort d'Ali ne met pas fin aux divisions ; elle les entérine. Son fils aîné, Al-Hasan, est proclamé calife à Koufa, mais pour éviter une nouvelle guerre civile contre Mu'awiya, il abdique quelques mois plus tard. Cet acte, connu sous le nom d'« Année de l'Unité » ('Am al-Jama'a), laisse le champ libre à Mu'awiya.
L'Avènement des Omeyyades
Avec Mu'awiya comme seul dirigeant, le centre du pouvoir islamique se déplace de Médine et Koufa vers Damas. Plus important encore, le mode de succession change radicalement. Mu'awiya instaure un principe héréditaire, préparant la voie à son fils Yazid. Le califat électif ou par consensus des Rashidun est révolu. L'ère des califes compagnons directs du Prophète s'achève, laissant place à la première dynastie de l'islam : les Omeyyades. L'assassinat d'Ali marque ainsi la fin d'une époque et le début d'une autre, dont les lignes de fracture politiques et théologiques redéfiniront durablement le monde musulman.