Chronologie (656-661) : Le Coran pendant le Califat Fertile de Ali ibn Abi Talib

L'année 656 marque une fracture profonde dans la jeune communauté musulmane. Faisant suite à l'assassinat du calife Uthman et la crise politique qui s'ensuivit, Ali ibn Abi Talib, cousin et gendre du Prophète Muhammad, accède au califat. Cette période de cinq ans, bien que dominée par la Première Fitna (guerre civile), fut paradoxalement une ère fertile pour la pensée islamique, où le Coran, dont le texte venait d'être unifié, devint le pivot des débats politiques et le terreau des premières grandes écoles d'interprétation.

L'Avènement de Ali dans un Climat de Crise

Lorsque Ali ibn Abi Talib prend les rênes du pouvoir à Médine, la capitale est encore sous le choc de la violence qui a coûté la vie à son prédécesseur. Le consensus de la communauté (ijma') qui avait caractérisé les califats précédents est brisé. Le texte coranique, standardisé sous Uthman, est désormais l'unique référence textuelle stable au milieu du chaos politique. Cependant, son interprétation devient un enjeu majeur, chaque faction l'utilisant pour légitimer ses positions.

Le Coran, Source de Légitimité et de Discorde

Dès le début, le califat de Ali est contesté. Des figures de premier plan, comme Talha, Zubayr et A'isha, la veuve du Prophète, exigent que justice soit faite pour le sang de Uthman, s'appuyant sur les versets coraniques relatifs au talion (qisas). De son côté, Ali, soutenu par une autre partie des Compagnons, prône la patience et la restauration de l'ordre avant toute chose, se fondant sur les impératifs coraniques d'unité et de soumission à l'autorité légitime. Le Livre sacré devient ainsi l'arbitre suprême, mais aussi l'arsenal argumentaire des partis qui s'affrontent.

Koufa : Nouvelle Capitale et Centre Intellectuel

Conscient que Médine n'est plus le cœur politique stable de l'Empire, Ali déplace la capitale à Koufa, en Irak, une ville de garnison bouillonnante et cosmopolite. Cette décision a des conséquences majeures pour l'histoire du savoir islamique. Koufa devient un pôle d'attraction pour de nombreux Compagnons et leurs élèves, se transformant en un centre vibrant d'études coraniques. C'est dans cette ville que les fondements de l'une des plus importantes écoles de grammaire arabe et d'exégèse coranique (tafsir) seront jetés.

La Bataille de Siffin et l'Arbitrage

Le conflit atteint son paroxysme en 657 lors de la bataille de Siffin, qui oppose l'armée de Ali à celle de Mu'awiya ibn Abi Sufyan, gouverneur de Syrie et parent de Uthman. Alors que les forces de Ali semblent prendre l'avantage, l'armée syrienne a recours à une ruse qui allait changer le cours de l'histoire : sur le conseil d'Amr ibn al-As, les soldats de Mu'awiya attachent des feuillets du Coran (masahif) à la pointe de leurs lances.

L'Épisode des Corans brandis

La scène est saisissante. Les lances, instruments de mort, se voient ornées du texte sacré. C'est un appel symbolique à cesser le combat et à laisser le Livre de Dieu juger entre les deux camps. Cette manœuvre sème le trouble dans l'armée de Ali. Une partie de ses soldats, notamment les Qurra' (récitateurs du Coran), pieux mais rigoristes, refusent de combattre ceux qui brandissent le Coran et forcent Ali à accepter une trêve et un arbitrage.

La Scission des Kharijites

L'acceptation de l'arbitrage par Ali provoque une scission irréversible dans son propre camp. Un groupe de soldats, estimant que le calife a trahi la cause divine en acceptant un jugement humain là où seul celui de Dieu devait prévaloir, quitte l'armée. On les nommera les Khawarij (les sortants). Leur slogan, tiré de leur interprétation littérale du Coran, devient célèbre : « Le jugement n'appartient qu'à Dieu » (La hukma illa li-Llah). Cet événement marque la naissance du premier schisme théologico-politique de l'islam, avec sa propre lecture radicale du texte coranique.

L'Émergence des Sciences Coraniques

La Fitna, en soulevant des questions existentielles sur la nature du pouvoir, de la foi et de la communauté, a paradoxalement stimulé un approfondissement intellectuel sans précédent. Pour répondre aux défis de leur temps, les savants ont dû développer des méthodologies pour interpréter le Coran de manière plus systématique.

Le Rôle Fondateur d'Abdullah ibn Abbas

Figure centrale de cette période, Abdullah ibn Abbas, cousin du Prophète et de Ali, est souvent surnommé le « Traducteur du Coran » (Tarjuman al-Qur'an). Installé à La Mecque, il établit un cercle d'étude réputé où il enseigne les bases de l'exégèse. Il insiste sur l'importance de connaître le contexte de la révélation (asbab al-nuzul), la poésie préislamique pour éclairer le vocabulaire coranique, et l'analyse comparative des versets. Son approche jette les bases de la science du tafsir.

La Naissance de la Grammaire Arabe

On attribue à Ali lui-même l'impulsion qui mena à la formalisation de la grammaire arabe. Préoccupé par les erreurs de lecture du Coran qui se propageaient parmi les nouveaux convertis non-arabophones, il aurait demandé à l'un de ses disciples, Abu al-Aswad al-Du'ali, de codifier les règles de la langue. Cette discipline naissante était intrinsèquement liée au Coran, son objectif premier étant de préserver l'intégrité de sa récitation et de sa compréhension.

L'Héritage d'un Califat Tumultueux

Le califat de Ali s'achève tragiquement en 661, lorsqu'il est assassiné à la mosquée de Koufa par un Kharijite. Cet événement ne met pas seulement un terme à la vie du quatrième calife ; il scelle également la fin de l'ère des Califes Rashidun, ouvrant la voie à la dynastie omeyyade. Durant ces cinq années de guerre civile, le texte coranique unifié par Uthman n'a jamais été remis en cause. Au contraire, sa centralité s'est affirmée. Cependant, la crise a révélé que l'unité du texte ne garantissait pas l'unité d'interprétation. Les graines des grands courants de la pensée islamique – sunnisme, chiisme, kharijisme – ont été semées durant ce califat fertile et tragique, chacune se réclamant de la lecture la plus authentique du Livre de Dieu.