Caractéristiques : De l'Écriture Thamoudéenne et ses Traits Distinctifs

Au cœur de l'effervescence intellectuelle de l'Égypte mamelouke, période de compilation monumentale des savoirs, un intérêt singulier se manifesta pour les vestiges des civilisations passées. Parmi ceux-ci, les inscriptions énigmatiques gravées sur les roches du désert d'Arabie, attribuées aux peuples Thamûd, captivèrent la curiosité des érudits, soucieux de préserver et de comprendre les traces de l'histoire pré-islamique.

L'Intérêt Mamelouk pour les Écritures Anciennes

Le Caire, sous la dynastie des Mamelouks (1250-1517), n'était pas seulement une capitale politique et militaire, mais aussi un phare du savoir islamique. Dans ce contexte, les savants ne se contentaient pas de commenter les textes sacrés ou de perfectionner la grammaire arabe ; ils cherchaient à embrasser l'ensemble des connaissances humaines. Cet élan encyclopédique s'inscrivait dans l'héritage linguistique foisonnant de l'Égypte sous les Mamelouks, où la langue arabe était étudiée sous toutes ses facettes, y compris ses origines et ses formes anciennes.

Les Encyclopédistes et la Mémoire du Monde

Des figures monumentales comme Shihāb al-Dīn al-Nuwayrī (m. 1333) ou Al-Qalqashandī (m. 1418) entreprirent de compiler de vastes encyclopédies, telles que Nihāyat al-arab fī funūn al-adab et Ṣubḥ al-aʿshā fī ṣināʿat al-inshāʾ. Ces œuvres colossales cherchaient à archiver la totalité du savoir de leur temps, incluant l'administration, la géographie, l'histoire, mais aussi des chapitres dédiés aux différents systèmes d'écriture, ou aqlām (pluriel de qalam, calame ou écriture).

La Fascination pour les "Aqlām al-Musnad"

Les érudits mamelouks désignaient souvent les anciennes écritures nord et sud-arabiques sous le terme générique de Musnad. Bien que le véritable Musnad fût l'écriture monumentale des royaumes sud-arabiques, ce terme englobait pour eux un ensemble d'alphabets aux formes géométriques et anguleuses, parmi lesquels se trouvait l'écriture thamoudéenne. Cet intérêt témoignait d'une conscience historique profonde et d'une volonté de se connecter aux racines les plus lointaines de l'arabité.

Les Traits Distinctifs de l'Écriture Thamoudéenne

Grâce aux descriptions, parfois approximatives mais précieuses, laissées par ces savants, et surtout grâce à l'archéologie moderne, nous pouvons aujourd'hui détailler les caractéristiques de ce système d'écriture fascinant. Le terme « Thamoudéen » est une appellation générique donnée par les spécialistes du XIXe siècle à un ensemble de scripts nord-arabiques anciens, qui ne sont pas nécessairement liés au seul peuple des Thamûd mentionné dans le Coran.

Un Alphabet Consonantique et Polymorphe

L'écriture thamoudéenne est un abjad, c'est-à-dire un alphabet qui note exclusivement les consonnes. Le lecteur devait suppléer les voyelles courtes en fonction du contexte. L'alphabet se compose de 28 à 29 lettres, correspondant étroitement au répertoire consonantique de l'arabe classique. Les lettres possèdent une forme simple et géométrique, constituée de lignes droites et de cercles, parfaitement adaptée à la gravure sur la pierre.

Une Direction d'Écriture Variable

L'une des particularités les plus frappantes du thamoudéen est sa flexibilité directionnelle. Contrairement à l'arabe moderne qui s'écrit de droite à gauche, ou au latin de gauche à droite, les inscriptions thamoudéennes pouvaient être rédigées dans presque n'importe quelle direction : de droite à gauche, de gauche à droite, verticalement de haut en bas ou de bas en haut. Souvent, la direction de l'écriture était guidée par la forme du support rocheux. Un boustrophédon (changement de direction à chaque ligne) est également attesté.

Le Corpus Thamoudéen : Une Écriture du Quotidien

Le contenu des milliers d'inscriptions thamoudéennes découvertes est très révélateur de leur fonction. Il ne s'agit pas de textes royaux ou de lois gravées pour la postérité, mais plutôt de graffiti, de témoignages personnels laissés par des nomades, des marchands ou des chasseurs.

Graffiti, Signatures et Invocations

La grande majorité des textes sont très courts. Ils contiennent souvent le nom de l'auteur (« X fils de Y a écrit ceci »), des marques de propriété sur des animaux, des souvenirs de passage, des invocations à des divinités locales (comme Ruda, Nuhay ou ‘Attarsam) ou de courtes prières. Cette nature informelle et personnelle offre une fenêtre unique sur la vie quotidienne, la religion et l'onomastique des peuples de l'Arabie pré-islamique. C'est cet aspect brut et authentique qui fut en partie préservé, à travers les descriptions d'érudits comptant parmi les savants les plus illustres de l'Égypte musulmane, dont la rigueur intellectuelle se portait sur tous les aspects de la langue.

De l'Étude Mamelouke à la Paléographie Moderne

Les tentatives de déchiffrement des savants mamelouks, comme celles d'Ibn Wahshiyya avant eux, mêlaient observations pertinentes et interprétations fantaisistes. Cependant, leur travail a maintenu vivante la conscience de l'existence d'un riche passé scriptural pré-islamique. Leurs listes d'alphabets, bien qu'imparfaites, ont servi de point de départ embryonnaire. Aujourd'hui, la paléographie et l'épigraphie ont permis de déchiffrer entièrement ces écritures, révélant une part essentielle de l'histoire linguistique de la péninsule Arabique, une histoire dont la préservation fut l'une des ambitions de l'école d'Égypte dans son effort pour maintenir la rigueur de la grammaire et de l'histoire de la langue.