André du Ryer (1647) - Première traduction française intégrale
Au milieu du XVIIe siècle, l'Europe savante découvre avec fascination un texte inédit en langue vernaculaire. En 1647, André du Ryer publie L'Alcoran de Mahomet, ouvrant une nouvelle fenêtre sur la compréhension de l'Orient. Cet ouvrage pionnier marque une rupture décisive dans l'histoire de la traduction du texte sacré.
Un diplomate au Levant
André du Ryer, sieur de La Garde Malezair, n'était pas un simple théologien cloîtré dans une abbaye. Nommé consul de France à Alexandrie puis en poste à Constantinople, il s'imprègne profondément des cultures orientales. C'est sur les rives du Nil et du Bosphore qu'il s'initie à l'étude rigoureuse de l'arabe coranique, une langue dont la complexité fascinait alors les cours européennes.
L'immersion linguistique
Contrairement à ses rares prédécesseurs médiévaux qui s'appuyaient souvent sur des versions latines approximatives, du Ryer ambitionne de lire le texte à la source. Son apprentissage s'effectue au contact direct des lettrés ottomans et égyptiens. Il acquiert ainsi une compréhension intime de la grammaire et du vocabulaire arabe, percevant des nuances que les dictionnaires balbutiants de l'époque ne pouvaient offrir.
La collecte des manuscrits
Durant ses missions diplomatiques, il rassemble patiemment de précieux manuscrits. Il ne se contente pas d'étudier le livre fondateur de l'islam dans sa nudité textuelle, mais se penche également sur les tafsirs (exégèses) orientaux pour saisir le contexte des sourates. Cette démarche minutieuse pose les fondations de ce qui deviendra plus tard le florissant âge d'or des traductions modernes du XVIIe au XIXe siècle.
L'audace d'une publication parisienne
De retour en France, du Ryer s'attelle à sa tâche la plus monumentale. La publication de son œuvre à Paris en avril 1647 chez le libraire Antoine de Sommaville provoque une véritable onde de choc dans le milieu intellectuel.
Le spectre de la censure
Dans la France de Mazarin, éditer un tel texte relevait du défi politique et religieux. L'ouvrage faillit d'ailleurs être interdit par le Conseil de Conscience de la Couronne. Pour apaiser les autorités ecclésiastiques, le traducteur dut ruser en rédigeant un sommaire et des avertissements au lecteur, un paratexte critique servant de bouclier contre les potentielles accusations d'hérésie.
Le défi de la restitution en français
Du Ryer s'efforce de proposer un texte fluide et lisible pour ses contemporains. S'il ne parvient pas toujours à saisir l'incroyable subtilité rythmique de l'original, son travail marque un progrès retentissant par rapport aux anciennes versions latines ou vernaculaires qui déformaient volontairement le texte. Son français classique transpose fidèlement le sens littéral global, ouvrant la voie à d'autres efforts esthétiques bien plus tardifs, à l'image de la restitution de la poésie coranique en allemand par Rückert.
Un écho européen et un héritage durable
Le succès de L'Alcoran de Mahomet est fulgurant. L'ouvrage est réédité de multiples fois à Paris et à La Haye, et franchit rapidement les frontières du royaume de France pour influencer tout le continent.
Les répercussions outre-Manche
Dès 1649, Alexander Ross réalise une traduction anglaise en se basant directement sur la version française de du Ryer, sans recourir à l'arabe. Cette démarche indirecte dominera l'Angleterre pendant des décennies, jusqu'à ce que de nouveaux savants s'attellent au texte original, aboutissant près d'un siècle plus tard à la célèbre première traduction anglaise directe depuis l'arabe.
Les fondations d'une tradition orientaliste
L'œuvre d'André du Ryer restera la référence incontestée en France pendant plus d'un siècle. Elle servira de base de réflexion inestimable jusqu'à l'ère des Lumières, époque où de nouveaux penseurs chercheront à raffiner l'approche du texte sacré. On verra alors émerger des travaux plus littéraires et contextualisés, comme la traduction post-Lumières de Claude-Étienne Savary, suivie de près par celle qui s'imposera comme la traduction francophone de référence du XIXe siècle. En brisant le monopole latin, le sieur du Ryer a instauré un dialogue culturel d'une ampleur inédite entre l'Orient et l'Occident.