Histoire du Texte : Chronologie sous les Quatre Califes Rashidun (632-661)
À la mort du Prophète Muḥammad (ﷺ) en 632, la communauté musulmane naissante se retrouve face à un défi immense : pérenniser l'État et, surtout, préserver la Révélation divine. La période des quatre Califes Bien-Guidés, ou Rashidun, s'étend sur trois décennies cruciales qui verront le Coran passer de fragments mémorisés et épars à un texte unifié et accessible. Ce chapitre s'inscrit dans la chronologie détaillée de l'histoire du Coran, se concentrant sur les événements fondateurs qui ont façonné le Livre sacré.
Le Califat d'Abū Bakr aṣ-Ṣiddīq (632-634) : Les Prémices de la Compilation
L'onde de choc du décès du Prophète laissa la communauté sans guide désigné. La première urgence fut de maintenir la cohésion politique et spirituelle. Ce fut chose faite avec l'élection d'Abū Bakr aṣ-Ṣiddīq, qui assura la stabilité de l'État naissant. Cependant, de nouvelles épreuves surgirent rapidement.
La Crise de la Ridda et la prise de conscience
Plusieurs tribus arabes, considérant leur allégeance liée à la personne du Prophète, se rebellèrent. Le Calife Abū Bakr engagea alors les Guerres de Ridda (ou d'apostasie) pour restaurer l'unité de l'Arabie sous la bannière de l'Islam. Ces conflits, bien que victorieux, eurent un coût humain élevé. Un événement en particulier allait changer le cours de l'histoire du texte coranique : la sanglante bataille de Yamama en 633, où des dizaines de huffāẓ (mémorisateurs du Coran) tombèrent en martyrs.
La décision de compiler le Coran
Alarmé par cette perte irremplaçable, ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb pressa le Calife Abū Bakr d'agir. Il fallait rassembler la Révélation en un seul corpus pour la prémunir contre l'oubli. Après une hésitation initiale, Abū Bakr accepta, marquant ainsi le tournant décisif qui mena à la compilation du Coran. La mission fut confiée à Zayd ibn Thābit, un jeune scribe du Prophète, réputé pour sa mémoire et son intégrité. C'est ainsi qu'eut lieu la première compilation des feuillets (ṣuḥuf), rassemblant les versets écrits sur des omoplates, des feuilles de palmier et des parchemins, et vérifiés auprès des compagnons. À la mort d'Abū Bakr en 634, ce précieux recueil fut transmis à son successeur, ʿUmar.
Le Califat d'ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb (634-644) : Gardien des Feuillets Sacrés
Sous le califat de ʿUmar, l'État islamique connut une expansion fulgurante. L'énergie politique et militaire était tournée vers l'administration des nouvelles provinces. Durant cette décennie de développement de l'empire sous 'Umar al-Fārūq, les feuillets compilés par Zayd ibn Thābit restèrent une copie de référence privée, conservée par le Calife. Ils n'étaient pas encore destinés à une diffusion publique. Après son assassinat en 644, un soin particulier fut pris pour leur préservation. C'est ainsi qu'à la mort de 'Umar, le muṣḥaf fut prudemment déposé chez sa fille Ḥafṣa, l'une des épouses du Prophète.
Le Califat d'ʿUthmān ibn ʿAffān (644-656) : L'Unification du Texte
L'expansion de l'empire se poursuivit, intégrant des peuples non-arabophones de Perse, de Syrie et d'Égypte. Cette diversité culturelle et linguistique devint un nouveau défi pour l'unité textuelle du Coran. Des divergences dans la récitation commencèrent à apparaître aux confins de l'empire, créant des tensions. Le califat de ʿUthmān fut marqué par la nécessité de standardiser le muṣḥaf pour préserver l'unité de la communauté.
La commission et le codex de référence
Alerté par le compagnon Ḥudhayfa ibn al-Yamān, le Calife ʿUthmān prit une mesure historique. Vers 650, il mit en place la commission chargée d'établir un texte coranique unique et officiel. Dirigée une nouvelle fois par Zayd ibn Thābit, elle utilisa les feuillets de Ḥafṣa comme document de base. Le travail aboutit à un codex standard, le Muṣḥaf ʿUthmānī. Suite à cela, des copies officielles de ce codex furent envoyées aux grandes métropoles de l'empire : La Mecque, Damas, Kufa, Bassora et Médine. Pour garantir l'uniformité, ʿUthmān prit une décision difficile mais nécessaire, promulguant un édit ordonnant la destruction de toutes les versions personnelles ou divergentes. Cette œuvre capitale se déroula dans un climat politique de plus en plus tendu, qui mena finalement à l'assassinat tragique du Calife en 656 et au déclenchement de la première Fitna.
Le Califat d'ʿAlī ibn Abī Ṭālib (656-661) : Consolidation et Crises
Le dernier des Califes Rashidun, ʿAlī ibn Abī Ṭālib, hérita d'un empire en proie à la guerre civile. Son règne fut consacré à tenter de restaurer la paix et l'unité. Sur le plan textuel, le travail d'ʿUthmān était accompli et accepté. Le muṣḥaf standardisé était la référence incontestée. Le Coran joua un rôle central durant le califat d'ʿAlī, non plus dans sa forme matérielle, mais dans son interprétation et son application. Cette période fut marquée par un foisonnement intellectuel qui posa les bases des futures sciences coraniques. Malheureusement, les troubles politiques persistèrent, et la fin de l'ère Rashidun survint avec l'assassinat du Calife ʿAlī en 661. L'héritage de ces quatre califes, cependant, demeure immense : en moins de trente ans, ils avaient non seulement jeté les bases d'un empire, mais surtout, ils avaient préservé et unifié le texte du Coran pour toutes les générations à venir.