Variations Morphologiques entre Singulier et Pluriel
L'étude des lectures coraniques, ou Qira'at, révèle une complexité qui va bien au-delà des simples variations de prononciation. Parmi les divergences les plus fascinantes se trouvent les variations morphologiques de nombre, où un mot est lu au singulier dans une lecture et au pluriel dans une autre. Loin d'être des erreurs de transmission, ces nuances sont une partie intégrante du message révélé, illustrant un aspect fondamental de la nature des différences grammaticales et phonétiques qui caractérisent les lectures.
Le Contexte Linguistique de la Révélation
Pour saisir la portée de ces variations, il faut se replonger dans l'Arabie du VIIe siècle, un monde où la parole et la poésie étaient reines, et où la langue arabe, riche de ses dialectes, constituait le socle de l'identité tribale.
La Flexibilité de la Langue Arabe
La péninsule Arabique était alors un creuset de dialectes. Si le Coran fut révélé dans le parler "clair" de la tribu des Quraysh à La Mecque, il intégrait également la richesse et la flexibilité des autres parlers arabes. Cette plasticité linguistique permit à la Révélation de s'adresser à toutes les tribus dans une langue qu'elles pouvaient comprendre et s'approprier. La morphologie, et notamment la flexion du nombre (singulier, duel, pluriel), était l'un des domaines où cette richesse s'exprimait pleinement.
Les Sept Ahruf : une Diversité Autorisée
La tradition islamique rapporte que le Prophète Muhammad (paix et salut sur lui) a enseigné que le Coran fut révélé selon sept Ahruf (modes ou aspects). Les savants interprètent ce hadith comme une permission divine pour une certaine variabilité dans la récitation du texte, afin de faciliter sa mémorisation et sa compréhension. Ces variations autorisées incluaient des aspects phonétiques, lexicaux et, de manière cruciale, grammaticaux, comme le passage du singulier au pluriel.
Analyse des Variations de Nombre dans le Texte Coranique
La compilation du Coran sous le califat d'Uthman ibn 'Affan a permis de préserver ces variations autorisées au sein des copies-étalons (masahif) envoyées aux grands centres de l'empire. Les exemples qui suivent illustrent comment ces différences de nombre ne sont pas anodines, mais porteuses de sens complémentaires.
Le Cas de Amānah dans la Sourate Al-Mu'minun
Un exemple emblématique se trouve dans la sourate "Les Croyants". Le verset 8, décrivant les qualités des fidèles, mentionne le respect des dépôts confiés. Dans la lecture de Hafs 'an 'Asim, la plus répandue aujourd'hui, le mot est au pluriel : لِأَمَانَاتِهِمْ (li-amānātihim), signifiant "leurs dépôts". Cette lecture évoque la multiplicité des responsabilités : les biens matériels, les secrets, les devoirs familiaux et sociaux.
Cependant, une autre lecture authentique, celle d'Ibn Kathir al-Makki, lit le mot au singulier : لِأَمَانَتِهِمْ (li-amānatihim), "leur dépôt". Cette forme ne contredit pas la première mais en élargit la portée. Elle peut désigner le concept même de la confiance et de l'intégrité comme une vertu unifiée, ou faire référence au "grand dépôt" originel : la foi et la responsabilité que l'humanité a acceptées de Dieu.
Les Magiciens face à Moïse : Sāḥir ou Saḥḥār
Un autre cas intéressant concerne les termes désignant les magiciens à l'époque du Pharaon. Dans la sourate Al-A'raf (7:112), le Pharaon ordonne qu'on lui amène "tout magicien savant". Certaines lectures utilisent le mot سَاحِرٍ (sāḥirin), un nom d'agent au singulier.
D'autres lectures, comme celle d'Ibn 'Amir, utilisent la forme intensive سَحَّارٍ (saḥḥārin). Bien que grammaticalement singulier, ce mot (un "grand magicien" ou un "magicien invétéré") porte une connotation de multitude et d'intensité dans l'action, suggérant non seulement la compétence individuelle mais la force collective de la magie en Égypte. La variation déplace subtilement l'accent de l'individu à la puissance de l'institution magique que Moïse devait affronter.
La Portée Herméneutique de la Dualité Nombrelle
Ces divergences grammaticales, loin d'être un sujet de discorde, sont perçues par la tradition musulmane comme une source d'enrichissement et un signe de la nature inépuisable du Texte sacré.
Complémentarité des Sens
Loin de créer une ambiguïté ou une contradiction, ces variations morphologiques entre singulier et pluriel fonctionnent comme des couches de sens superposées. La lecture au singulier insiste souvent sur le principe unificateur, le concept abstrait ou l'acte dans son essence. La lecture au pluriel, quant à elle, met en lumière les manifestations concrètes, la diversité des applications ou la multitude d'acteurs concernés.
L'exégète (mufassir) se trouve ainsi devant un texte d'une profondeur accrue. Chaque lecture validée offre une perspective légitime, enrichissant la méditation (Tadabbur) du verset. L'ensemble de ces facettes constitue le message coranique dans sa plénitude, tel que Dieu a voulu qu'il soit préservé.
Un Texte Vivant et Multidimensionnel
La coexistence de ces formes singulières et plurielles au sein du corpus des Qira'at est un témoignage puissant de la nature miraculeuse du Coran. Elle démontre que le texte n'est pas un monolithe figé, mais une révélation vivante dont les dimensions se déploient à travers des canaux de transmission authentiques. Cette richesse structurelle confirme ainsi l'impact profond des Qira'at sur la sémantique coranique, offrant aux croyants de chaque génération de nouvelles avenues de compréhension.