Traductions Récentes : Sami Aldeeb et Malek Chebel
Le début du XXIe siècle marque un tournant dans l'histoire de la traduction coranique en langue française. L'effervescence intellectuelle et les nouvelles interrogations de la société moderne ont fait naître des approches audacieuses, portées par des personnalités aux visions radicalement opposées. Parmi elles, deux figures se distinguent particulièrement : Sami Aldeeb et Malek Chebel, dont les travaux illustrent la richesse de ce panorama des traductions françaises du Coran.
Sami Aldeeb : Une traduction par ordre chronologique
En 2008, le juriste et universitaire palestinien chrétien Sami Aldeeb Abu-Sahlieh publie une traduction qui va à l'encontre de plusieurs siècles de tradition. Son projet n'est pas de proposer une nouvelle lecture dévotionnelle, mais de fournir un outil d'étude critique destiné à un public académique ou à un lecteur curieux des origines du texte.
Le principe de la chronologie des révélations
L'innovation la plus marquante de Sami Aldeeb est de réorganiser l'intégralité du Coran non pas selon l'ordre canonique traditionnel (dit `uthmanien), mais selon l'ordre chronologique supposé de la révélation des sourates. S'inspirant des travaux d'orientalistes comme Theodor Nöldeke, il propose une lecture qui suit le développement historique de la prédication prophétique. L'objectif est de rendre le message plus intelligible en suivant sa progression thématique et stylistique, des premières courtes sourates mecquoises, au ton eschatologique, aux longues sourates médinoises, au caractère législatif plus prononcé.
Une approche littérale et un appareil critique monumental
La méthode de traduction d'Aldeeb est volontairement littérale, cherchant à coller au plus près du texte arabe, quitte à en conserver les aspérités et les ambiguïtés. Mais la véritable singularité de son œuvre réside dans son colossal appareil critique. Les notes de bas de page occupent souvent plus de place que le texte lui-même. Il y consigne les variantes textuelles (qirâ'ât), des extraits de l'exégèse musulmane classique (tafsîr), des parallèles avec les textes bibliques et syriaques, et des commentaires personnels souvent polémiques. Son Coran devient ainsi une sorte d'hypertexte avant l'heure, invitant à une lecture savante et comparative.
Réception et controverses
L'ouvrage a reçu un accueil contrasté. Dans les cercles universitaires, il fut salué pour sa rigueur philologique et la richesse de sa documentation, le considérant comme un instrument de recherche précieux. Cependant, au sein du public musulman, la réception fut beaucoup plus critique. Le réagencement des sourates fut perçu comme une rupture inacceptable avec la sacralité de l'ordre traditionnel, et l'approche ouvertement critique d'Aldeeb fut interprétée par beaucoup comme une tentative de déconstruction hostile du texte sacré.
Malek Chebel : La quête d'un « Islam des Lumières »
À peine un an plus tard, en 2009, l'anthropologue et psychanalyste algérien Malek Chebel propose une traduction animée par une intention diamétralement opposée. Son travail s'inscrit dans un projet plus vaste : la promotion d'un « Islam des Lumières », une relecture du Coran qui met en avant ses dimensions humanistes, spirituelles et poétiques pour le rendre accessible et pertinent pour le lecteur contemporain.
Une langue poétique et accessible
Contrairement à la littéralité parfois aride d'Aldeeb, Chebel opte pour une langue française élégante, fluide et poétique. Son but est de transmettre au lecteur francophone non seulement le sens, mais aussi la beauté et le souffle spirituel du texte arabe. Il n'hésite pas à s'écarter de la structure de la phrase arabe pour trouver une expression française qui soit à la fois juste et belle, transformant la lecture du Coran en une expérience littéraire et esthétique. Cette démarche le distingue nettement des approches plus littéralistes ou scientifiques, comme celle de l'universitaire Régis Blachère quelques décennies plus tôt.
Un appareil critique au service de la modernité
L'appareil de notes de Malek Chebel est également très différent de celui d'Aldeeb. Moins technique, il vise à éclairer le lecteur sur le contexte historique et culturel des versets. Ses introductions et commentaires mettent en lumière les thèmes de la tolérance, de la miséricorde, de la raison et du dialogue interreligieux. L'ensemble est conçu pour guider le lecteur vers une interprétation ouverte et moderne, loin des lectures rigoristes.
L'impact sur le grand public
Le succès de la traduction de Malek Chebel fut immédiat et considérable. Elle a touché un très large public, musulman comme non-musulman, séduit par sa clarté, son élégance et son message d'ouverture. Pour beaucoup, elle est devenue la porte d'entrée privilégiée au texte coranique, offrant une alternative moderne aux traductions classiques comme celle de Muhammad Hamidullah, jugée parfois plus austère.
Deux visions pour un même texte
Les travaux de Sami Aldeeb et de Malek Chebel, publiés à un an d'intervalle, illustrent parfaitement la vitalité et la diversité des approches traductologiques au début du XXIe siècle. D'un côté, une traduction critique, philologique, qui dissèque le texte pour en révéler la complexité historique et textuelle. De l'autre, une traduction littéraire et herméneutique, qui cherche à réenchanter le texte pour le rendre parlant à notre époque.
Ces deux entreprises, si différentes soient-elles, témoignent que chaque traduction est une réinterprétation, un dialogue entre un texte ancien et une nouvelle époque. Elles prolongent une longue histoire de transmission et d'appropriation du Coran en langue française, inaugurée il y a près de quatre siècles par des pionniers comme André du Ryer en 1647, et montrent que le texte coranique continue de susciter des lectures toujours renouvelées.