Traductions en Turc : Le rôle central de la Diyanet İşleri Başkanlığı
Au cœur du XXe siècle, la jeune République de Turquie entreprend une transformation radicale de sa société, de sa langue et de son rapport au religieux. Dans ce contexte de bouleversements, la traduction du Coran en turc moderne devient un enjeu national, porté par une institution nouvelle : la Présidence des Affaires Religieuses, ou Diyanet İşleri Başkanlığı.
La Naissance d'un projet national dans la Turquie nouvelle
Avec la dissolution de l'Empire ottoman et la proclamation de la République en 1923, Mustafa Kemal Atatürk lance un vaste programme de réformes pour moderniser le pays. L'une des plus significatives est la réforme de la langue en 1928, qui remplace l'alphabet arabe par l'alphabet latin et vise à purifier la langue turque des emprunts arabes et persans. Le Coran, jusqu'alors principalement lu en arabe, devient inaccessible à une population qui n'est plus familière avec cette écriture.
La création de la Diyanet
C'est dans ce climat que la Diyanet İşleri Başkanlığı est fondée le 3 mars 1924. Cette institution d'État a pour mission d'administrer les affaires religieuses de la nation turque. L'une de ses premières et plus importantes missions, confiée par Atatürk lui-même, est de rendre le Coran compréhensible pour le peuple turc. Il s'agit d'un acte politique et culturel fort : permettre un accès direct au texte sacré, sans intermédiaire, dans la langue de la nouvelle nation.
Un besoin de compréhension directe
L'objectif était double. D'une part, il visait à renforcer l'identité nationale turque en intégrant pleinement le texte fondateur de l'islam dans la langue vernaculaire. D'autre part, il s'agissait de promouvoir une lecture et une compréhension de l'islam considérées comme plus rationnelles et en phase avec les idéaux de la République, en opposition à ce que les réformateurs percevaient comme des superstitions héritées de l'époque ottomane.
Les premières traductions officielles
Le projet fut officiellement lancé par la Grande Assemblée nationale de Turquie. La tâche était immense et délicate. Il ne s'agissait pas seulement de traduire des mots, mais de transposer des concepts théologiques profonds et une poésie sacrée dans une langue elle-même en pleine mutation. Le gouvernement décida de commander à la fois une traduction (meal) et un commentaire exégétique (tafsir).
Le projet avorté de Mehmet Akif Ersoy
La traduction fut initialement confiée au poète national Mehmet Akif Ersoy, auteur de l'hymne national turc. Connu pour sa maîtrise de l'arabe et sa profonde piété, il semblait être le candidat idéal. Cependant, après des années de travail, Ersoy, craignant que sa traduction ne soit utilisée pour remplacer le texte arabe dans la liturgie, devint réticent. Il finit par ne jamais livrer son manuscrit complet, qui ne fut retrouvé et publié que bien des années après sa mort.
L'œuvre monumentale d'Elmalılı Hamdi Yazır
Parallèlement, la rédaction du tafsir fut confiée au savant Elmalılı Hamdi Yazır. Son travail, intitulé Hak Dini Kur'an Dili (La Religion de la Vérité, la Langue du Coran), dépassa largement le cadre d'un simple commentaire. Publié entre 1935 et 1939, cet ouvrage monumental en neuf volumes incluait une traduction intégrale du Coran, qui devint rapidement la référence en Turquie. Le style d'Elmalılı, à la fois érudit et respectueux, a su naviguer entre la fidélité au texte arabe et la clarté en turc, faisant de son œuvre une pierre angulaire de la pensée islamique turque moderne.
L'évolution et la diffusion par la Diyanet
Après l'œuvre fondatrice d'Elmalılı, la Diyanet a continué son travail de traduction et de diffusion. La première traduction publiée directement sous son sceau officiel est apparue en 1961, visant une accessibilité encore plus grande pour le grand public. Ce travail s'inscrivait dans une vision plus large, cherchant à faire du Coran un guide accessible à chaque foyer turc.
Des versions pour tous
Au fil des décennies, la Diyanet a mandaté des comités de théologiens pour réviser et produire de nouvelles traductions. Ces versions successives ont cherché à adapter le langage à l'évolution du turc contemporain et à intégrer les avancées de l'érudition coranique. L'objectif était de proposer un texte fiable, institutionnellement validé, qui pourrait servir de référence commune. Ce travail institutionnel en Turquie fait écho à de nombreuses autres initiatives à travers la planète, illustrant la diversité des traductions du Coran à travers le monde.
L'ère numérique et la portée mondiale
Aujourd'hui, la Diyanet joue un rôle majeur dans la diffusion du Coran bien au-delà des frontières de la Turquie. Ses traductions sont disponibles en ligne, via des applications mobiles et sont imprimées à des millions d'exemplaires. L'institution a également entrepris de traduire le Coran dans de nombreuses autres langues, affirmant son rôle d'acteur global dans le monde musulman et contribuant à faire du Coran un livre véritablement universel, accessible à des millions de croyants, qu'ils soient turcophones ou non.