Traduction Latine de Tolède (1143) : L'œuvre de Robert de Ketton
Au cœur du XIIe siècle, dans une Espagne marquée par la Reconquista, la ville de Tolède devint le théâtre d'une entreprise intellectuelle sans précédent : la première traduction intégrale du Coran en latin.achevée en 1143 par l'érudit anglais Robert de Ketton, cette œuvre monumentale marque un tournant dans la perception de l'islam en Occident et s'inscrit dans le cadre plus large de l'histoire des premières traductions du Coran.
Le Corpus Toletanum : Un Projet d'Envergure
L'initiative de cette traduction revient à une figure majeure de l'Église médiévale, l'influent abbé de Cluny, Pierre le Vénérable. Lors d'un voyage en Espagne en 1142, il fut frappé par la méconnaissance profonde et les préjugés qui entouraient la foi musulmane en Europe. Convaincu que pour combattre une doctrine, il fallait d'abord la connaître, il rassembla une équipe d'érudits pour constituer ce qui sera appelé le Corpus Toletanum, une collection de textes arabes sur l'islam traduits en latin. Bien que l'Occident latin découvrait alors le texte coranique, il est important de noter que des traductions existaient déjà dans le monde musulman, notamment la première traduction connue en persan, qui datait du Xe siècle.
Tolède, Carrefour des Savoirs
Ancienne capitale wisigothe puis important centre culturel d'Al-Andalus, Tolède, reprise par les chrétiens en 1085, était un lieu unique. Sa population était un mélange de chrétiens, de juifs et de musulmans (mozarabes), et ses bibliothèques regorgeaient de manuscrits arabes. C'était le lieu idéal pour une telle entreprise, un véritable pont entre les mondes intellectuels latin et arabe, où la fameuse "École des Traducteurs de Tolède" allait bientôt prendre son essor.
L'Objectif de Pierre le Vénérable
L'intention de l'abbé de Cluny n'était pas de promouvoir un dialogue interreligieux au sens moderne. Son but était apologétique et polémique : fournir aux théologiens chrétiens les outils intellectuels pour réfuter l'islam point par point. Il l'écrit lui-même : il s'agit de combattre les "hérésies" de Mahomet avec la plume plutôt qu'avec l'épée. Cette démarche illustre bien l'objectif souvent polémique des premières traductions occidentales du Coran.
Robert de Ketton, le Traducteur Réticent
La pièce maîtresse de ce corpus fut la traduction du Coran, confiée à Robert de Ketton. Cet Anglais, probablement originaire de Ketton dans le Rutland, était un brillant esprit qui s'était rendu en Orient pour apprendre l'arabe. Son intérêt principal, cependant, ne portait pas sur la théologie mais sur les sciences.
De l'Algèbre au Coran
Avant d'être recruté par Pierre le Vénérable, Robert de Ketton était absorbé par la traduction d'ouvrages scientifiques et mathématiques. Il est notamment célèbre pour avoir réalisé la première traduction latine du traité d'algèbre d'Al-Khwarizmi, introduisant ainsi cette discipline en Europe. C'est avec une certaine réticence qu'il accepta de délaisser ses chères études scientifiques pour se plonger dans un texte religieux complexe, une tâche pour laquelle il se sentait moins préparé.
Le Travail de Traduction
Assisté par une équipe comprenant notamment Hermann de Carinthie et un musulman local nommé Muhammad, Robert de Ketton acheva sa traduction en un temps record, probablement en moins d'un an, en 1143. Le résultat fut une œuvre qui allait façonner la vision européenne de l'islam pour les siècles à venir.
La Lex Mahumet pseudoprophete : Une Traduction sous Influence
Le titre même donné à la traduction, Lex Mahumet pseudoprophete ("La Loi de Mahomet le faux prophète"), annonce la couleur. Loin d'être une traduction littérale et neutre, l'œuvre de Ketton est une adaptation, une paraphrase imprégnée de l'esprit de son époque et du but pour lequel elle a été commandée.
Une Paraphrase plutôt qu'une Traduction
Robert de Ketton ne cherche pas la fidélité mot à mot. Il réorganise les sourates non pas selon l'ordre traditionnel, mais selon ce qu'il perçoit comme un ordre chronologique ou thématique. Il résume des passages, en développe d'autres, et n'hésite pas à insérer des gloses et des interprétations directement dans le corps du texte pour le rendre plus "compréhensible" à un lectorat chrétien, quitte à en déformer le sens originel. Les subtilités poétiques et linguistiques de l'arabe coranique sont largement perdues dans ce processus.
Un Ton Polémique et des Inexactitudes
La traduction est parsemée d'erreurs et de contresens, parfois dus à une mauvaise compréhension de la langue ou du contexte, parfois introduits délibérément pour renforcer l'argumentaire antichrétien. Le style est souvent péjoratif, et les notes qui accompagnent le texte dans le Corpus Toletanum ne laissent aucun doute sur l'intention de présenter le Coran comme une œuvre incohérente et hérétique.
Héritage et Influence d'une Traduction Pionnière
Malgré ses imperfections et son parti pris flagrant, la traduction de Robert de Ketton eut un impact considérable et durable. Pour la première fois, le monde intellectuel latin avait un accès direct, bien que déformé, au texte fondateur de l'islam.
Pendant près de 500 ans, elle demeura la seule traduction latine complète et la référence principale en Europe. Elle fut copiée dans de nombreux manuscrits, puis imprimée pour la première fois à Bâle en 1543 avec une préface de Martin Luther. Cet héritage complexe montre comment une traduction orientée peut façonner la perception d'une culture par une autre sur le très long terme. Il faudra attendre la fin du XVIIe siècle et la traduction latine érudite de Ludovico Marracci pour disposer d'un travail d'une toute autre ampleur philologique. L'œuvre de Ketton servit aussi de source indirecte à d'autres versions, y compris la première traduction anglaise par Alexander Ross, qui s'appuyait elle-même sur une traduction française dérivée du latin. Cette longue chaîne de transmission, initiée à Tolède, ne sera véritablement rompue qu'avec l'avènement des Lumières et des travaux comme la traduction influente de George Sale au XVIIIe siècle, marquant un tournant décisif dans l'approche occidentale du texte coranique.