Traduction de George Sale (1734) : Influence Majeure

Au cœur du XVIIIe siècle, l'Europe des Lumières cultive une curiosité nouvelle pour les civilisations lointaines. C'est dans ce climat intellectuel effervescent que l'avocat et orientaliste anglais George Sale entreprend une tâche monumentale : traduire le Coran directement de l'arabe vers l'anglais. Publiée en 1734, son œuvre deviendra une référence incontournable, façonnant la perception occidentale de l'islam pendant près de deux siècles.

Le Siècle des Lumières et un Nouveau Regard sur l'Orient

L'époque de George Sale est marquée par un désir de connaissance fondé sur la raison et l'étude des sources primaires. L'intérêt pour l'Orient n'est plus seulement motivé par la confrontation religieuse, mais aussi par une soif de comprendre son histoire, sa culture et ses textes fondateurs. Les précédentes traductions du Coran étaient souvent des adaptations latines, chargées d'intentions polémiques. L'heure était venue pour une approche plus directe et érudite.

George Sale, l'Avocat Orientaliste

Né vers 1697, George Sale n'était ni un ecclésiastique ni un missionnaire, mais un avocat londonien passionné par les langues orientales. Autodidacte de génie, il maîtrise l'arabe, l'hébreu et le syriaque. Il participe à la rédaction de l'Universal History et contribue à la traduction du Nouveau Testament en arabe pour une société missionnaire. Son profil de laïc érudit lui confère une perspective singulière, moins contrainte par les impératifs dogmatiques de ses prédécesseurs.

Une Rupture avec la Tradition Polémique

Bien que Sale soit un chrétien convaincu et que son travail contienne des éléments apologétiques, son ambition première est de présenter le Coran tel qu'il est, en s'appuyant sur les commentaires musulmans traditionnels. Il cherche à offrir à ses lecteurs une version intelligible et contextualisée du texte, loin des caricatures qui prévalaient jusqu'alors. Son but est d'informer plus que de convertir ou de dénigrer, une posture novatrice pour l'époque.

"The Alcoran of Mohammed" : Les Caractéristiques d'une Œuvre Phare

Le travail de Sale, intitulé The Alcoran of Mohammed, se distingue non seulement par sa source mais aussi par son appareil critique et son style. Il ne s'agit pas d'une simple traduction, mais d'une véritable introduction au monde coranique et à la civilisation arabo-musulmane.

La Première Traduction Directe de l'Arabe à l'Anglais

C'est là que réside la principale révolution de l'œuvre de Sale. En travaillant directement à partir du texte arabe, il s'affranchit des filtres et des déformations des versions latines intermédiaires. Sa méthode contrastait vivement avec les tentatives antérieures, notamment la version d'Alexander Ross, qui était une traduction indirecte via le français. Cette fidélité à la source confère à son travail une autorité scientifique sans précédent.

Le "Discours Préliminaire" : Une Encyclopédie avant l'Heure

Avant même le texte coranique, Sale offre à ses lecteurs un long et dense "Discours Préliminaire". Cette introduction est une œuvre en soi. Il y expose l'histoire de l'Arabie préislamique, la biographie du prophète Muhammad, la structure et le style du Coran, ainsi que les principaux dogmes et pratiques de l'islam. Pour des générations d'Européens, ce discours fut la principale porte d'entrée vers la connaissance de l'islam.

Un Appareil de Notes Riche et Érudit

La traduction de Sale est accompagnée de très nombreuses notes de bas de page. Dans celles-ci, il explique des termes complexes, éclaire des passages obscurs en se référant à des commentateurs musulmans classiques comme Al-Baydawi et Al-Jalalayn, et établit des parallèles avec les récits bibliques. Cet appareil critique, bien que parfois orienté, témoigne d'un immense travail de recherche et d'une volonté de rendre le texte accessible.

Une Influence Durable et Ambivalente

L'impact de la traduction de George Sale fut immense et s'étendit bien au-delà des cercles académiques. Son œuvre a durablement marqué l'imaginaire et le savoir occidental sur le Coran, pour le meilleur comme pour le pire.

La Référence du Monde Anglophone pendant Deux Siècles

Pendant près de deux cents ans, la version de Sale fut LA traduction anglaise du Coran. Elle fut lue par des figures majeures comme Voltaire, qui s'en inspira pour son Essai sur les mœurs, et Thomas Jefferson, qui en possédait un exemplaire dans sa bibliothèque personnelle. Son influence s'étendit à d'autres langues, servant de base à des traductions en allemand et en russe. Cette œuvre marque ainsi une étape cruciale dans la longue et complexe histoire des traductions du Coran, ouvrant la voie à une approche plus académique.

Critiques et Limites de l'Œuvre

Avec le recul, la traduction de Sale n'est pas exempte de défauts. Son style, bien qu'élégant, est celui de l'anglais du XVIIIe siècle et peut sembler daté. Les orientalistes modernes lui reprochent certaines inexactitudes et une tendance à l'interprétation plutôt qu'à la traduction littérale. De plus, sa perspective chrétienne transparaît encore dans ses commentaires, qui ne reconnaissent pas le statut prophétique de Muhammad. Malgré tout, son effort de contextualisation et son recours aux sources musulmanes restent une contribution fondamentale à l'orientalisme scientifique.