Primauté du Dialecte : Pourquoi le Coran suit-il la Langue de Quraysh ?

Au cœur de la Médine des années 650, l'empire musulman s'étendait, mais avec lui, une menace insidieuse : la divergence dans la récitation du Coran. Pour préserver l'unité du Livre sacré, le calife Uthman ibn Affan confia une mission capitale à un comité d'experts, avec une directive claire qui allait façonner l'arabe coranique pour les siècles à venir.

Le Défi de la Diversité Linguistique

L'Arabie du VIIe siècle était un kaléidoscope de tribus et de dialectes. La Révélation coranique, dans sa sagesse, embrassa cette diversité. Elle fut transmise selon ce que la tradition nomme les "sept Ahruf" (sept modes ou lectures), permettant aux différentes tribus, des Tamim aux Hudhayl, de réciter le message divin avec leurs propres particularités phonétiques et lexicales. Cette souplesse initiale fut une miséricorde qui facilita la propagation de l'islam naissant.

Une Richesse Devenue Risque

Cependant, avec l'expansion fulgurante de l'Islam au-delà de la péninsule arabique, cette richesse dialectale commença à poser un défi majeur. Des compagnons comme Hudhayfa ibn al-Yaman, revenant des campagnes militaires en Arménie et en Azerbaïdjan, furent alarmés. Ils virent des musulmans de Syrie et d'Irak se quereller, chacun prétendant que sa récitation était la seule correcte. La diversité se muait en dissension, menaçant l'intégrité même du texte sacré et l'unité de la communauté (Oumma).

L'Instruction Calipale : Unifier par la Source

Face à ce péril, le calife Uthman ibn Affan prit une décision historique en formant la commission d'experts chargée de la standardisation du texte sacré. Il convoqua les scribes les plus compétents, mais il leur donna surtout une instruction fondamentale, un principe directeur qui allait résoudre le dilemme. S'adressant aux trois membres Qurayshites de la commission — Abdullah ibn Zubayr, Sa'id ibn al-'As et Abdur-Rahman ibn Harith — il leur dit, en parlant de leur collaboration avec le Médinois Zayd ibn Thabit :

« Si vous êtes en désaccord avec Zayd sur un point quelconque du Coran, alors écrivez-le selon le dialecte de Quraysh, car c'est dans leur dialecte qu'il a été révélé. »

Cette parole n'était pas un choix arbitraire, mais le fruit d'une profonde logique historique et spirituelle.

Le Langage du Prophète

La première raison de cette primauté était évidente : le Prophète Muhammad (ﷺ) était lui-même un membre de la tribu de Quraysh. La Révélation lui parvint dans sa langue maternelle, le dialecte parlé dans les vallées de La Mecque. Le Coran est intrinsèquement lié à la langue de son premier récepteur. Standardiser le texte sur cette base revenait à le fixer dans sa forme la plus originelle et authentique, celle du Messager de Dieu lui-même.

Le Prestige de la Langue de La Mecque

Bien avant l'Islam, le dialecte de Quraysh jouissait d'un immense prestige dans toute l'Arabie. En tant que gardiens de la Kaaba, les Qurayshites accueillaient des pèlerins de toutes les tribus. La Mecque était une plaque tournante du commerce, de la culture et de la poésie. Les grands poètes venaient y déclamer leurs vers lors des foires annuelles comme celle de 'Ukaz. Par conséquent, le dialecte de Quraysh était perçu comme le plus pur, le plus éloquent et le plus raffiné. Il constituait une sorte de lingua franca, une référence linguistique comprise et respectée de tous.

L'Application Concrète de la Directive

Au sein du comité, cette règle fut appliquée avec une rigueur méticuleuse. Chaque fois qu'une divergence de prononciation ou d'orthographe se présentait, le dialecte qurayshite avait le dernier mot. Cette tâche revenait principalement aux membres Qurayshites, et en particulier à l'expertise linguistique de Sa'id ibn al-'As, dont la pureté de l'élocution était incontestée.

L'Exemple du Mot « At-Tabut »

Un exemple célèbre rapporté par les chroniques illustre parfaitement ce processus. L'équipe se trouva en désaccord sur la manière d'écrire le mot désignant "l'Arche" ou "le Coffre" (at-Tabut), mentionné dans la sourate Al-Baqara. Zayd ibn Thabit, suivant la prononciation médinoise, l'écrivait avec une Ta marbuta (ة). Les membres qurayshites insistaient sur une Ta maftuha (ت). Ne parvenant pas à un consensus, ils soumirent la question au calife Uthman. Sa réponse fut prompte et conforme à sa directive initiale : « Écrivez-le at-Tabut, car il a été révélé dans le dialecte de Quraysh. »

L'Héritage d'une Unification Linguistique

La décision d'Uthman de consacrer la primauté du dialecte de Quraysh fut un acte fondateur. En établissant une norme unique et prestigieuse, il mit fin aux querelles qui menaçaient de fragmenter la communauté musulmane. Les copies du Mushaf standardisé, envoyées dans les grandes métropoles de l'empire, cimentèrent non seulement l'unité du texte coranique, mais aussi celle de la langue arabe elle-même.

Ainsi, la langue que nous connaissons aujourd'hui comme l'arabe classique ou l'arabe coranique est l'héritière directe de ce choix stratégique. C'est le dialecte de Quraysh, poli par la Révélation divine et préservé par la sagesse des premiers califes, qui continue de résonner à travers les siècles, portant le message de l'Islam à travers le monde.