Patricia Crone, Michael Cook et l'Hagarism de 1977

Au cœur des années 1970, le champ des études islamiques fut secoué par une publication d'une audace sans précédent. Deux jeunes chercheurs de l'Université de Londres, Patricia Crone et Michael Cook, publient un ouvrage qui propose de réécrire entièrement les origines de l'Islam : Hagarism: The Making of the Islamic World. Ce livre devint le manifeste d'une approche radicalement sceptique.

Le Contexte d'une Rupture Méthodologique

L'ouvrage de Crone et Cook ne sort pas de nulle part. Il s'inscrit dans un courant de pensée critique, souvent appelé l'école « révisionniste » ou « sceptique », qui remettait en cause la fiabilité des sources musulmanes traditionnelles (comme les biographies du Prophète ou les recueils de hadiths) pour reconstituer l'histoire du VIIe siècle. Ces sources, compilées pour la plupart aux VIIIe et IXe siècles, étaient jugées trop tardives et trop empreintes d'enjeux théologiques pour être des témoignages directs et objectifs.

L'héritage de la "School of London"

Crone et Cook étaient les héritiers intellectuels d'une tradition de scepticisme méthodologique déjà bien installée à l'École des études orientales et africaines (SOAS) de Londres. Ils s'inspiraient notamment des travaux de leur maître, dont l'influence fut déterminante. Ce dernier avait déjà posé les bases d'une remise en question de la chronologie traditionnelle de la composition du texte coranique, sous l'influence de figures tutélaires comme John Wansbrough et ses audacieuses "Quranic Studies" publiées la même année.

Le Postulat : Rejeter les Sources Internes

Leur postulat de départ était radical : si les sources musulmanes sont des constructions a posteriori, alors l'historien doit les écarter et se tourner exclusivement vers les sources externes contemporaines des événements. Ils ont donc bâti leur thèse sur des chroniques et des textes syriaques, arméniens, coptes, grecs ou juifs, rédigés par des témoins qui, bien que souvent hostiles, observaient l'émergence du pouvoir arabe de l'extérieur.

"Hagarism" : Une Reconstruction Alternative des Origines

À partir de ces sources externes, Crone et Cook esquissent un récit totalement différent de celui de la tradition islamique. L'Islam ne serait pas né comme une religion nouvelle et distincte à La Mecque, mais comme un mouvement de conquête messianique, qu'ils nomment « Hagarisme ».

La Thèse Centrale : Les "Hagarènes" et l'Alliance Judéo-Arabe

Selon leur reconstruction, les premiers conquérants arabes, appelés « Hagarènes » (descendants d'Hagar) dans les sources syriaques, auraient formé une alliance avec les communautés juives de l'époque. Leur objectif commun n'était pas de propager une nouvelle foi, mais de reprendre la Terre Sainte, Jérusalem, aux mains de l'Empire byzantin chrétien. Ce mouvement aurait donc été, à l'origine, une forme de messianisme judéo-arabe.

La Question du Coran et de La Mecque

Dans ce cadre, le Coran et la figure de Muhammad sont également réinterprétés. La Mecque perd sa centralité initiale au profit d'un lieu plus au nord-ouest de l'Arabie. Le Coran lui-même ne serait pas la retranscription des révélations à un seul prophète, mais le fruit d'une élaboration plus progressive, influencée par des traditions samaritaines. Cette position s'inscrit dans un débat plus large touchant aux controverses sur la possibilité d'une compilation tardive du texte. L'Islam, en tant que religion distincte avec son propre prophète et son propre livre sacré, n'aurait émergé que plus tard, sous le califat omeyyade d'Abd al-Malik (fin du VIIe siècle), pour donner une identité propre à l'empire arabe naissant.

Réception et Héritage d'une Œuvre Polémique

La publication de Hagarism a provoqué une onde de choc dans le monde académique. L'ouvrage fut immédiatement salué par certains pour son audace et sa rigueur méthodologique, mais massivement critiqué par la majorité des historiens, tant en Occident que dans le monde musulman.

Les Critiques Fondamentales

Les critiques portaient principalement sur deux points. Premièrement, on reprochait aux auteurs une lecture trop littérale et acritique des sources externes, qui étaient elles-mêmes des textes polémiques et partiaux. Deuxièmement, leur grande reconstruction historique reposait sur des indices souvent minces et des interprétations jugées spéculatives. Le rejet total des sources musulmanes, même avec prudence, semblait à beaucoup une position intenable.

L'Évolution des Auteurs et l'Impact sur la Discipline

Avec le temps, Patricia Crone et Michael Cook ont eux-mêmes pris leurs distances avec les conclusions les plus radicales de leur ouvrage, le qualifiant parfois de « folie de jeunesse ». Cependant, malgré le rejet de sa thèse centrale, Hagarism a laissé une marque indélébile. Le livre a forcé la discipline à prendre au sérieux la question des sources et à intégrer systématiquement les témoignages non-musulmans dans l'étude des débuts de l'Islam. En ce sens, son héritage n'est pas sa conclusion, mais la radicalité de sa question initiale, qui a durablement marqué l'approche historico-critique appliquée aux textes fondateurs de l'islam et ouvert la voie à des décennies de débats et de recherches nouvelles.