Panorama des Traductions Françaises du Coran
L'aventure de la traduction du Coran en langue française est un long voyage intellectuel et spirituel qui s'étend sur près de quatre siècles. Chaque version, fille de son temps, est un miroir des relations entre l'Orient et l'Occident, des avancées de la philologie et des quêtes de sens, qu'elles soient académiques, littéraires ou confessionnelles. Ce parcours est un chapitre fascinant de l'histoire des traductions du Coran à travers le monde.
Les Premiers Pas : Entre Curiosité et Polémique (XVIIe-XVIIIe siècles)
L'Europe de la Renaissance et de l'âge classique découvre le monde musulman à travers le prisme des conflits, du commerce et d'une curiosité savante naissante. Le Coran, texte central de cette civilisation, intrigue autant qu'il dérange. C'est dans ce climat que les premières tentatives de traduction voient le jour, non sans préjugés, mais avec la volonté de percer les mystères de l'islam.
André Du Ryer, le pionnier de 1647
Au milieu du XVIIe siècle, la France de Louis XIII s'intéresse de plus en plus à l'Empire ottoman. C'est dans ce contexte que le consul et orientaliste André Du Ryer entreprend une tâche monumentale : traduire intégralement le Coran en français. Son œuvre, L'Alcoran de Mahomet, publiée en 1647, est la toute première traduction complète dans une langue vernaculaire européenne. Malgré ses approximations et une préface marquée par les préjugés de l'époque, elle ouvre une brèche et connaîtra un succès retentissant à travers l'Europe.
Claude-Étienne Savary, le regard des Lumières
Plus d'un siècle plus tard, l'esprit a changé. Le siècle des Lumières porte un regard nouveau sur les autres cultures. Claude-Étienne Savary, qui a longuement séjourné en Égypte, est fasciné par la langue arabe. En 1783, il publie une traduction qui se veut une réaction à celle de Du Ryer. Cherchant à restituer la beauté poétique et l'éloquence du texte original, la traduction de Savary, réalisée en Égypte, privilégie le style et l'élégance littéraire, quitte à s'éloigner parfois de la littéralité.
Le XIXe Siècle et l'Âge d'Or de l'Orientalisme
Le XIXe siècle voit l'orientalisme se constituer en discipline académique. La connaissance de la langue et de la civilisation arabes se fait plus précise, et les traductions du Coran reflètent cette nouvelle exigence de rigueur. Elles ne sont plus seulement l'œuvre de diplomates ou de voyageurs, mais aussi de philologues et d'érudits.
La référence durable de Kasimirski (1840)
En 1840, le travail d'Albin de Biberstein Kasimirski, un orientaliste d'origine polonaise, vient s'imposer comme la nouvelle norme. Reprenant la base de Savary mais en la corrigeant avec une plus grande précision philologique, la traduction de Kasimirski devient une référence historique qui dominera le paysage francophone pendant plus d'un siècle. Sa clarté et sa fiabilité relative en feront l'édition de poche par excellence, façonnant la perception du Coran pour des générations de lecteurs.
Le XXe Siècle : Le Tournant Scientifique, Littéraire et Confessionnel
Le XXe siècle marque une diversification sans précédent des approches. La traduction du Coran devient un enjeu majeur pour les études islamiques universitaires, un défi pour les écrivains et, pour la première fois de manière significative, une entreprise menée par des savants musulmans à destination d'un public francophone.
Muhammad Hamidullah, une voix musulmane (1959)
Un tournant majeur s'opère en 1959 avec la publication de la traduction du savant indien Muhammad Hamidullah. C'est la première grande traduction largement diffusée réalisée par un érudit musulman. Accompagnée d'un appareil critique et de commentaires issus de la tradition exégétique islamique, elle offre une perspective de l'intérieur et devient rapidement une référence pour les musulmans francophones.
Régis Blachère et la rigueur critique
Parallèlement, le monde universitaire produit des travaux d'une rigueur philologique inédite. Professeur à la Sorbonne, Régis Blachère publie une traduction en trois tomes (1947-1950) qui fait date. Connue pour son approche scientifique et critique du Coran, sa première édition propose un classement chronologique des sourates, une initiative audacieuse qui suscita de vifs débats avant qu'il ne revienne à l'ordre traditionnel dans les éditions ultérieures.
Denise Masson et la consécration littéraire
En 1967, le Coran fait son entrée dans la prestigieuse collection de la "Bibliothèque de la Pléiade" des éditions Gallimard. La traduction est confiée à Denise Masson, une islamologue catholique. Cet événement symbolique consacre le texte coranique comme une œuvre du patrimoine littéraire universel. L'impact de la traduction de la Pléiade par Denise Masson fut considérable, la rendant accessible à un large public cultivé.
Jacques Berque, la quête de l'« arabité »
À la fin du siècle, le sociologue et islamologue Jacques Berque, fin connaisseur du monde arabe, propose une traduction résolument littéraire. Publiée en 1990, son œuvre est une tentative de restituer le souffle, le rythme et la puissance sémantique du texte arabe. La traduction poétique de Jacques Berque cherche à faire sentir au lecteur francophone l'expérience esthétique et spirituelle de l'auditeur arabophone.
Les Traductions Contemporaines à l'Aube du XXIe Siècle
Depuis les années 1990, le nombre de traductions a explosé, reflétant la diversité des approches et des publics visés. Chercheurs, imams, comités de traduction et intellectuels continuent de proposer de nouvelles lectures, chacune avec une sensibilité propre, cherchant à allier fidélité au texte, clarté de la langue et pertinence pour le lecteur moderne. Ces traductions récentes, portées par des figures comme Sami Aldeeb ou Malek Chebel, témoignent de la vitalité incessante de ce dialogue entre le texte sacré et la langue française.