Muhammad Hamidullah (1959) : La Première Grande Traduction par un Savant Musulman
Au milieu du XXe siècle, le paysage des traductions françaises du Coran est principalement façonné par des plumes orientalistes. C'est dans ce contexte qu'émerge une œuvre monumentale, celle de Muhammad Hamidullah, publiée en 1959. Il s'agit de la première traduction française de grande envergure réalisée par un savant musulman, marquant un tournant décisif pour les musulmans francophones.
Le Contexte d'une Œuvre Devenue Nécessaire
Jusqu'alors, les lecteurs francophones désireux de découvrir le Coran se tournaient vers des versions qui, bien qu'historiquement importantes, portaient l'empreinte de leur époque et d'un regard extérieur. Des travaux comme la traduction de Kasimirski, bien que populaires, ne répondaient plus aux attentes d'une communauté musulmane grandissante en France et dans le monde francophone. Un besoin criant se faisait sentir : celui d'une traduction qui émane de l'intérieur de la tradition islamique, portée par la foi et une maîtrise profonde des sciences coraniques.
Le Profil d'un Érudit d'Exception : Muhammad Hamidullah
L'homme derrière cette entreprise colossale n'est pas un inconnu. Muhammad Hamidullah (1908-2002) est une figure intellectuelle de premier plan, dont le parcours témoigne d'une érudition rare.
Un Parcours entre Orient et Occident
Né à Hyderabad, en Inde, il est issu d'une famille de savants et mémorise le Coran dès son plus jeune âge. Son parcours académique est exceptionnel : il étudie le droit international musulman et obtient un premier doctorat de l'Université de Bonn en Allemagne, puis un second de l'Université de la Sorbonne à Paris. Cette double culture, alliant une formation islamique traditionnelle rigoureuse à une méthodologie universitaire occidentale, lui confère une perspective unique pour aborder le projet d'une traduction.
L'Exil Parisien et le Projet d'une Vie
Après l'annexion de l'État de Hyderabad par l'Inde en 1948, Hamidullah choisit l'exil et s'installe à Paris. C'est là, dans des conditions souvent modestes, qu'il se consacre à ce qu'il considère comme la mission de sa vie. Pendant plus d'une décennie, il travaille sans relâche, non seulement sur la traduction du texte, mais aussi sur l'élaboration d'un appareil critique considérable pour l'accompagner. Son objectif n'est pas seulement de traduire les mots, mais de transmettre le sens et l'esprit du message coranique.
La Publication : Une Révolution dans le Monde de l'Édition
En 1959, le Club Français du Livre publie enfin Le Coran, traduit et préfacé par Muhammad Hamidullah. L'accueil est immédiat et l'impact, considérable. L'œuvre se distingue radicalement des précédentes par plusieurs aspects.
Une Méthodologie Rigoureuse
La traduction de Hamidullah vise un équilibre délicat entre la fidélité littérale au texte arabe et la clarté en langue française. Mais sa plus grande force réside dans son apparat critique. L'ouvrage est précédé d'une introduction de plus de 200 pages, une véritable somme de connaissances sur l'histoire du Coran, sa compilation et les sciences qui l'entourent. Chaque sourate est également introduite, et des milliers de notes de bas de page viennent éclairer les passages complexes, expliquer les contextes historiques de la révélation (asbāb al-nuzūl) et proposer des variantes d'interprétation issues de l'exégèse classique.
Une Réception Unanime dans la Communauté
Pour des générations de musulmans francophones, cette traduction devient instantanément LA référence. Elle offre enfin une porte d'entrée sûre et érudite vers le Texte sacré, loin des approximations ou des partis pris des traductions orientalistes. Les mosquées, les centres islamiques et les foyers l'adoptent massivement. Sa clarté et la richesse de ses commentaires en font un outil d'étude et de méditation inégalé à son époque.
L'Héritage Durable de la Traduction Hamidullah
L'influence de cette œuvre dépasse largement sa simple publication. Elle a redéfini les standards de la traduction coranique en français et a ouvert la voie à de nombreux autres travaux. Même les traductions postérieures, y compris celles d'universitaires non-musulmans comme Régis Blachère ou Denise Masson, sont implicitement en dialogue avec le monument érigé par Hamidullah. Bien que son style puisse aujourd'hui paraître légèrement daté, sa rigueur intellectuelle et sa profondeur spirituelle restent une source d'inspiration. Son travail s'inscrit ainsi comme une étape cruciale dans le vaste panorama des traductions françaises du Coran, influençant profondément toutes celles qui suivront.