Marmaduke Pickthall, le Premier Musulman Anglais à traduire le Coran
Au début du XXe siècle, une figure singulière émerge du paysage intellectuel britannique : Marmaduke Pickthall. Romancier de talent, voyageur infatigable et fervent croyant, son parcours le mènera à devenir le premier Anglais musulman à entreprendre et achever une traduction du Coran, une œuvre qui marquerait durablement l'histoire de la diffusion du message coranique dans le monde anglophone.
Un parcours atypique : De la campagne anglaise à l'Orient
L'histoire de Muhammad Marmaduke Pickthall commence dans l'Angleterre victorienne. Né en 1875 dans une famille anglicane, fils d'un pasteur, rien ne le prédestinait à embrasser l'islam. Son éducation, classique pour un gentleman de son époque, le conduit sur les bancs de la prestigieuse école de Harrow, où il se lie d'amitié avec un certain Winston Churchill. Cependant, son tempérament rêveur et son talent inné pour les langues le poussent loin des carrières traditionnelles.
Le voyageur et le romancier
Plutôt que de suivre la voie d'Oxford ou de Cambridge, Pickthall choisit celle de l'aventure. Il part pour l'Orient, un voyage qui va transformer sa vie. Il s'immerge dans la culture de l'Empire Ottoman, vivant en Égypte, en Syrie et en Palestine. Il apprend l'arabe, le turc et le persan non pas dans les livres, mais au contact des gens du peuple. Ces expériences nourrissent son œuvre littéraire. Il devient un romancier à succès, connu pour ses descriptions vivantes et empathiques de la vie orientale, loin des clichés orientalistes de son temps.
La conversion à l'Islam : Un cheminement spirituel
Ses années passées au Moyen-Orient ne sont pas qu'une simple source d'inspiration littéraire ; elles sont le théâtre d'une profonde quête spirituelle. Il est touché par la piété, la dignité et la tolérance des musulmans qu'il rencontre. L'islam, qu'il observe dans sa pratique quotidienne, lui apparaît comme une foi rationnelle et une force de cohésion sociale.
Une déclaration publique à Notting Hill
En novembre 1917, en pleine Première Guerre mondiale et alors que l'Empire Ottoman est l'ennemi de la Grande-Bretagne, Marmaduke Pickthall franchit un pas décisif. Lors d'une conférence à Notting Hill, à Londres, il déclare publiquement sa conversion à l'islam. Cet acte courageux, dans un contexte de forte islamophobie, lui vaut l'ostracisme d'une partie de la société anglaise. Il adopte le prénom de Muhammad mais continue d'être connu sous le nom de Marmaduke Pickthall.
Au service de la communauté
Son engagement ne s'arrête pas là. Il part en Inde où il devient l'éditeur du Bombay Chronicle et se met au service du Nizam d'Hyderabad. C'est durant cette période qu'il approfondit sa connaissance des sciences islamiques et qu'il conçoit le projet qui définira son héritage.
Le projet d'une vie : The Meaning of the Glorious Koran
Pickthall constate avec regret que les traductions du Coran existantes en anglais ont été réalisées par des non-musulmans, souvent avec une intention polémique ou une compréhension limitée de la spiritualité islamique. Il est convaincu que seul un musulman peut véritablement saisir et transmettre le sens profond du texte sacré. Son ambition n'est pas de traduire le Coran inimitable, mais de présenter, pour ses coreligionnaires et pour le monde anglophone, une interprétation de son sens.
Une méthode rigoureuse
Avec l'approbation de l'université Al-Azhar du Caire, la plus haute autorité de l'islam sunnite, il se lance dans cette tâche monumentale. Pendant des années, il se consacre à l'étude du texte, consultant les exégèses classiques et collaborant avec des savants égyptiens pour s'assurer de la justesse de son interprétation. Son travail, publié en 1930, est intitulé avec humilité The Meaning of the Glorious Koran (« Le Sens du Glorieux Coran »), soulignant ainsi que la perfection et l'inimitabilité appartiennent uniquement au texte arabe originel.
Un style shakespearien
La particularité de sa traduction réside dans son style. Pickthall choisit d'utiliser un anglais archaïque, rappelant celui de la Bible du roi Jacques (King James Bible). L'usage de termes comme "Thee" (toi) et "Thou" (tu) vise à conférer au texte une solennité et une majesté qui, selon lui, reflètent la nature sacrée de l'original. Ce choix stylistique, bien que pouvant paraître daté aujourd'hui, était une tentative sincère de rendre hommage à la beauté poétique et à la puissance rhétorique du Coran.
L'héritage d'une œuvre pionnière
La traduction de Marmaduke Pickthall fut un événement majeur. Pour la première fois, le monde anglophone disposait d'une version du Coran réalisée par un Anglais de souche, musulman, et approuvée par une institution aussi prestigieuse qu'Al-Azhar. Elle a ouvert la voie à de nombreuses autres traductions anglaises du Coran qui sont devenues des références par la suite. Son travail a inspiré une nouvelle génération de traducteurs musulmans, chacun apportant sa propre sensibilité, comme les commentaires détaillés d'Abdullah Yusuf Ali quelques années plus tard, ou encore l'approche plus rationaliste de Muhammad Asad et son « Message du Coran ». Bien que d'autres traductions, plus modernes dans leur langage, aient depuis gagné en popularité, celle de Pickthall demeure un classique, un témoignage du parcours extraordinaire d'un gentleman anglais qui a trouvé la lumière de sa foi dans les terres d'Orient et a consacré sa vie à en partager le sens.