Manuscrits Primitifs : Les Variantes d'Ordre dans les Codex Personnels
Au lendemain du décès du Prophète Muhammad (ﷺ), le texte coranique, bien que préservé dans les mémoires et sur divers supports, n'était pas encore relié en un volume unique. C'est dans ce contexte que les premiers compagnons lettrés entreprirent de rassembler leurs propres copies, ou codex, qui bien que fidèles au texte révélé, présentaient parfois des divergences dans l'agencement des sourates.
L'Aube de la Compilation : Les Codex des Compagnons
À la mort du Prophète en 632, la communauté musulmane se retrouva dépositaire d'une Révélation transmise sur une période de vingt-trois ans. Cette transmission était principalement orale, mais de nombreux versets avaient également été transcrits sur des matériaux hétéroclites : omoplates de chameau, feuilles de palmier, parchemins ou encore pierres plates. La nécessité d'une compilation plus systématique se fit sentir crûment après la bataille de Yamama, où de nombreux mémorisateurs du Coran (ḥuffāẓ) périrent.
Avant même l'initiative califale d'Abū Bakr, plusieurs compagnons éminents, pour leur usage personnel et celui de leurs élèves, avaient déjà commencé à compiler leurs propres recueils. Ces manuscrits, connus sous le nom de maṣāḥif (sing. muṣḥaf), sont le reflet d'un effort individuel de préservation. Bien que la compilation initiale sous la supervision du Prophète ait fixé l'ordre des versets au sein de chaque sourate, l'arrangement global des sourates les unes par rapport aux autres n'était pas encore unifié.
Le Muṣḥaf d'ʿAbdallāh ibn Masʿūd
L'un des codex les plus célèbres est celui d'ʿAbdallāh ibn Masʿūd, un compagnon de la première heure, réputé pour sa connaissance intime du Coran. Son muṣḥaf, utilisé comme référence par les musulmans de Kufa en Irak, présentait un ordre des sourates sensiblement différent de celui que nous connaissons aujourd'hui. Les sources historiques, comme le Kitāb al-Fihrist d'Ibn al-Nadīm, nous rapportent une séquence qui, tout en suivant une logique approximative de longueur décroissante, contenait des particularités notables. Par exemple, son codex ne contenait pas les sourates Al-Fātiḥa, Al-Falaq et An-Nās, qu'il considérait, selon certains récits, comme des prières et non comme partie intégrante du texte coranique révélé, une opinion qui demeura isolée. Cette vision souligne le contraste avec la place prééminente et quasi-incontestée de la Fātiḥa dans la tradition majoritaire.
Le Muṣḥaf d'Ubayy ibn Kaʿb
Un autre scribe majeur de la Révélation, Ubayy ibn Kaʿb, possédait également son propre codex, qui faisait autorité en Syrie. Son arrangement des sourates différait à la fois de celui d'Ibn Masʿūd et de la version ultérieurement standardisée. Les chroniques rapportent que son manuscrit incluait deux courtes invocations (connues sous le nom de duʿāʾ al-qunūt) à la fin, considérées par lui comme des sourates. Ces ajouts, tout comme les omissions d'Ibn Masʿūd, n'ont pas été retenus par le consensus de la communauté (ijmāʿ) qui s'est formé par la suite.
La Nature des Divergences : Texte contre Arrangement
Il est crucial de comprendre que ces divergences portaient quasi exclusivement sur l'ordre des sourates et la présence ou l'absence de quelques formules pieuses, et non sur le contenu textuel des versets eux-mêmes. Les variantes textuelles qui existaient étaient minimes et relevaient le plus souvent de particularités dialectales ou de légères différences orthographiques, rapidement résolues lors de la standardisation. La flexibilité dans l'ordre des sourates à cette époque primitive témoigne du fait que la séquence finale n'avait pas été fixée de manière impérative pour l'ensemble de la communauté par le Prophète. Cette situation est à l'origine du débat historique entre une organisation révélée (tawqīfī) ou le fruit d'un effort d'interprétation des savants (ijtihādī).
Vers l'Unification : Le Rôle du Calife ʿUthmān
Face à l'expansion rapide de l'islam, des divergences dans la récitation du Coran commencèrent à apparaître aux quatre coins du Califat, menaçant l'unité des musulmans. Alerté par le général Ḥudhayfa ibn al-Yamān, le troisième Calife, ʿUthmān ibn ʿAffān, prit une décision historique autour de l'an 650. Il confia à une commission dirigée par Zayd ibn Thābit, qui avait déjà supervisé la première compilation sous Abū Bakr, la tâche d'établir une version standard et officielle du Coran.
L'Établissement de la Vulgate Uthmanique
La commission de Zayd s'appuya sur le premier recueil conservé par Ḥafṣa, fille de ʿUmar et veuve du Prophète. Ils vérifièrent méticuleusement chaque verset en le confrontant à la mémoire des compagnons les plus fiables. Le résultat fut un muṣḥaf de référence, dont l'orthographe fut standardisée et l'ordre des sourates fixé. Cet ordre, bien que différent de celui des codex d'Ibn Masʿūd ou d'Ubayy, fut adopté comme la norme pour toute la communauté.
Des copies de ce manuscrit officiel furent ensuite envoyées dans les grandes métropoles du monde musulman (La Mecque, Damas, Bassora, Kufa), et ʿUthmān ordonna que tous les autres codex personnels soient brûlés. Cette mesure, bien que radicale, visait à écarter toute source de confusion et de discorde future, unifiant ainsi la communauté autour d'un texte unique et d'un arrangement commun qui fait autorité jusqu'à nos jours.
L'existence de ces codex personnels et de leurs variantes d'ordre n'est donc pas le signe d'une incertitude sur le texte coranique, mais plutôt la photographie d'une époque de transition. Elle illustre la phase durant laquelle la Révélation, scrupuleusement mémorisée, passait du statut de proclamations orales à celui de livre unifié, dont la structure finale a été scellée par le consensus de la première génération de musulmans.