L'Introduction des Points Diacritiques I'jam vers l'An 700
À la fin du VIIe siècle, l'écriture arabe, bien qu'élégante, présentait des ambiguïtés majeures. De nombreuses lettres partageaient la même forme de base, ou rasm. Face à l'expansion de l'islam parmi des peuples non-arabophones, la nécessité de clarifier le texte coranique pour éviter les erreurs de lecture devint une priorité pour le califat omeyyade.
Le Défi de l'Écriture Kufique Primitive
Les premiers manuscrits du Coran, souvent rédigés en écriture Hijazi ou Kufique ancienne, ne comportaient que le squelette consonantique des mots, le rasm. Dans ce système, des lettres aux sons très différents étaient graphiquement identiques. Par exemple, la forme de base "ـبـ" pouvait être lue comme un Bā’ (ب), un Tā’ (ت), un Thā’ (ث), un Nūn (ن) ou même un Yā’ (ي) selon sa position. De même, les lettres Jīm (ج), Ḥā’ (ح), et Khā’ (خ) étaient indiscernables.
Pour les premiers compagnons du Prophète, arabophones natifs, ce système n'était pas un obstacle. Le contexte de la phrase et leur mémorisation parfaite du texte sacré leur permettaient de déduire la lettre et la vocalisation correctes. Mais à mesure que l'empire musulman s'étendait en Perse, en Syrie et en Afrique du Nord, de nouveaux convertis, dont l'arabe n'était pas la langue maternelle, peinaient à lire correctement le Livre Saint.
L'Impulsion d'Al-Hajjaj ibn Yusuf
Conscient de ce risque grandissant pour l'intégrité de la récitation coranique, le calife Abd al-Malik ibn Marwan et son redoutable gouverneur d'Irak, Al-Hajjaj ibn Yusuf al-Thaqafi, prirent l'initiative d'une réforme capitale. Al-Hajjaj, homme d'État autant qu'administrateur rigoureux, était particulièrement préoccupé par la nécessité d'établir une lecture unifiée et sans équivoque du Coran à travers tous les territoires sous son autorité.
La Commission des Savants
Pour mener à bien cette tâche délicate, Al-Hajjaj se tourna vers deux des esprits les plus brillants de son époque, élèves du compagnon Abu al-Aswad al-Du'ali, le pionnier de la vocalisation. Il convoqua Nasr ibn Asim al-Laythi et Yahya ibn Ya'mar, deux grammairiens et lecteurs renommés de Bassora. Leur mission était claire : concevoir un système simple et efficace pour différencier les consonnes homographes (de même forme).
Le Principe du I'jam
La solution qu'ils mirent au point est celle que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de I'jam (إعجام), qui signifie littéralement "débarrasser d'une ambiguïté". Elle consistait à ajouter des points, ou nuqat (نُقַط), au-dessus ou au-dessous du rasm des lettres pour les distinguer. Ainsi :
- Un point unique en dessous permit de désigner le Bā’ (ب).
- Deux points au-dessus distinguèrent le Tā’ (ت).
- Trois points au-dessus identifièrent le Thā’ (ث).
- Un point en dessous marqua le Jīm (ج), tandis que le Ḥā’ (ح) resta sans point et le Khā’ (خ) en reçut un au-dessus.
Ce système, d'une logique implacable, permit de lever la quasi-totalité des ambiguïtés consonantiques de l'écriture arabe.
La Diffusion et l'Adoption du Système Pointé
L'introduction des points diacritiques ne fut pas une révolution instantanée, mais une évolution progressive. Bien que certains cercles conservateurs aient pu voir cette innovation avec méfiance, la considérant comme un ajout au texte originel, son utilité pratique était indéniable. L'autorité politique du califat omeyyade, alliée à la nécessité pressante de faciliter l'apprentissage du Coran, assura son adoption. Ce fut une étape cruciale dans le développement de l'écriture coranique sous la dynastie omeyyade.
Standardisation des Manuscrits Coraniques
Sous l'impulsion d'Al-Hajjaj, de nouveaux manuscrits officiels du Coran, intégrant systématiquement les points de l'I'jam, furent copiés et envoyés dans les grandes métropoles de l'empire, telles que Damas, Kufa, Bassora et Médine. Cette initiative contribua de manière décisive à la standardisation de la lecture du texte coranique, en figeant non seulement le rasm, mais aussi sa prononciation consonantique.
Un Héritage Durable
Il est essentiel de comprendre que l'I'jam n'a pas altéré le texte coranique. Au contraire, il a agi comme un mécanisme de préservation, un guide de lecture garantissant que la parole divine soit récitée de la manière dont elle avait été transmise. Cet ajout, purement orthographique, est devenu une partie intégrante et indispensable de l'écriture arabe, un témoignage de l'ingéniosité des premiers savants musulmans et de leur dévouement à la protection du Coran.