Les Divergences de Récitation entre les Régions de l'Empire
Au milieu du VIIe siècle, l'expansion fulgurante de l'empire islamique propagea la parole coranique bien au-delà de la péninsule arabique. Cependant, cette diffusion rapide, couplée à une tradition de transmission essentiellement orale, donna naissance à des divergences de récitation entre les grandes métropoles de l'empire, semant les germes d'une future discorde qu'il devint urgent d'apaiser.
La Dispersion des Maîtres-Récitants
Après la mort du Prophète Muhammad (ﷺ), ses Compagnons, dépositaires de la Révélation, se dispersèrent. Les grandes conquêtes sous le califat d'Umar ibn al-Khattab les menèrent à s'établir dans les nouveaux centres urbains, où ils devinrent des pôles d'enseignement pour les nouvelles générations de musulmans, dont beaucoup n'étaient pas arabes.
L'école de Koufa : l'héritage d'Abdullah ibn Mas'ud
À Koufa, en Mésopotamie, la figure d'Abdullah ibn Mas'ud dominait. Compagnon de la première heure et doté d'une mémoire prodigieuse, il avait appris plus de soixante-dix sourates directement de la bouche du Prophète. Sa manière de réciter, empreinte de son accent et de sa compréhension profonde du texte, devint la norme pour les habitants de la région. Les Koufis étaient fiers de leur tradition, la considérant comme la plus authentique, et s'appuyaient sur le mushaf (recueil) personnel d'Ibn Mas'ud.
L'école de Damas et l'influence d'Ubayy ibn Ka'b
Pendant ce temps, en Syrie (Bilad al-Sham), un autre grand scribe de la Révélation, Ubayy ibn Ka'b, avait laissé une empreinte durable. Les soldats et les administrateurs installés à Damas et dans ses environs apprenaient le Coran selon sa lecture. Bien que les différences fussent souvent subtiles, elles étaient audibles et identifiables pour ceux qui y étaient formés. Chaque centre développait ainsi une fidélité à son maître-récitant, créant des « écoles » régionales de lecture coranique.
Autres centres de savoir : Basra, l'Égypte et le Hedjaz
D'autres villes comme Basra, sous l'influence d'Abu Musa al-Ash'ari, ou Fustat en Égypte, développèrent également leurs propres traditions. Médine et La Mecque, les berceaux de l'islam, conservaient bien sûr leurs propres écoles, mais leur influence se trouvait désormais en compétition avec celle des nouvelles capitales provinciales, où vivaient des populations avides d'apprendre la parole divine.
La Confrontation aux Frontières de l'Empire
Tant que ces traditions de récitation restaient confinées à leurs régions respectives, elles coexistaient sans heurts majeurs. Le problème éclata au grand jour sur les champs de bataille, là où des contingents venus de tout l'empire se côtoyaient. Les campagnes militaires en Arménie et en Azerbaïdjan, sous le califat d'Uthman ibn Affan, furent le théâtre de ces premières tensions.
Des accents aux variations substantielles
Les soldats syriens, habitués à la lecture de Damas, entendaient leurs frères d'armes irakiens réciter différemment durant les prières. Les divergences n'étaient pas seulement de simples questions d'accent. Elles pouvaient concerner la vocalisation d'un mot, voire le remplacement d'un synonyme par un autre. Ces variations trouvaient leur source dans la permission prophétique de réciter le Coran selon les sab'at ahruf (sept « modes » ou « lettres »), une facilité accordée pour accommoder les différents dialectes arabes. Cependant, pour les nouveaux convertis et les soldats peu versés en théologie, ces différences étaient source de confusion et de méfiance.
Le risque de la discorde (Fitna)
L'incompréhension se mua rapidement en accusation. Un soldat entendant une version qu'il ne connaissait pas pouvait croire que l'autre avait falsifié le texte sacré. Des disputes éclataient, chacun défendant avec véhémence la supériorité de sa propre récitation. Le spectre de la takfir – l'accusation d'apostasie – planait sur ces querelles, menaçant de fracturer l'unité des armées musulmanes et, par extension, de la communauté tout entière. Ces tensions croissantes mirent en lumière la nécessité d'intervenir, illustrant parfaitement le contexte historique qui rendit indispensable la standardisation du Coran.
Vers une Norme Unifiée
Les divergences de récitation, bien qu'issues de traditions authentiques remontant au Prophète, devenaient un danger pour la cohésion de la Oumma. La transmission orale, si précieuse et centrale dans la culture arabe, montrait ses limites face à l'échelle d'un empire multiethnique et multilingue. La nécessité d'un texte écrit, unique et faisant autorité, s'imposa comme la seule solution viable pour préserver à la fois la lettre du Coran et l'unité des musulmans. C'est dans ce climat de tensions que le calife Uthman ibn Affan fut alerté et prit la décision historique qui allait façonner l'avenir du texte coranique.