L'Édition de Hambourg d'Abraham Hinckelmann en 1694

Au crépuscule du XVIIe siècle, l'Europe savante porte un regard renouvelé sur le monde musulman. Dépassant les simples réfutations théologiques, une nouvelle génération d'érudits cherche à comprendre les textes fondateurs de l'islam. C'est dans ce climat qu'émerge une publication majeure dans l'histoire des premières impressions du Coran : celle d'Abraham Hinckelmann à Hambourg en 1694.

Le Contexte d'un Projet Savant

Loin de l'Italie de la Renaissance et de ses premières tentatives, c'est dans le nord de l'Allemagne, protestante et commerçante, que ce projet voit le jour. Le monde académique est en pleine effervescence, et l'étude des langues orientales, notamment l'arabe, devient un champ de recherche à part entière, essentiel pour la philologie biblique et la compréhension de l'Orient.

Abraham Hinckelmann, un Théologien Orientaliste

Abraham Hinckelmann (1652-1695) n'est pas un imprimeur mais un théologien luthérien et un pasteur à l'église Sainte-Catherine de Hambourg. Passionné par les langues orientales, il maîtrise l'arabe, le syriaque et l'éthiopien. Sa motivation n'est pas missionnaire au sens traditionnel. Il est convaincu que pour comprendre, et éventuellement critiquer, l'islam, il est impératif d'accéder directement à son texte source, dans sa langue originelle et sans le filtre d'une traduction polémique.

L'Héritage des Échecs Passés

Hinckelmann est conscient des difficultés qui l'attendent. Plus d'un siècle et demi s'est écoulé depuis la malheureuse première tentative d'impression européenne à Venise, dont les exemplaires furent détruits. Il sait que la réussite de son entreprise dépend de trois piliers : la qualité du manuscrit source, la précision des caractères typographiques arabes et le financement d'une telle production.

La Réalisation d'une Édition Révolutionnaire

Après des années de préparation, Hinckelmann publie enfin son œuvre en 1694 sous le titre Al-Coranus, sive Lex Islamitica. Le livre, imprimé au format in-quarto, est le fruit d'un travail acharné et d'une vision novatrice pour l'époque. Il est entièrement financé sur les fonds propres de l'érudit, ce qui témoigne de sa détermination.

Une Approche Philologique : Le Texte Seul

La grande innovation de l'édition de Hambourg réside dans son approche. Contrairement à d'autres projets contemporains, comme l'approche polémique de Ludovico Marracci et sa traduction critique, Hinckelmann fait le choix radical de ne publier que le texte arabe. Pas de traduction latine, pas de notes de réfutation, pas d'appareil critique. L'objectif est de fournir aux savants européens un accès direct et non-biaisé au texte coranique.

La Qualité Typographique

Pour cette édition, Hinckelmann utilise une police de caractères arabes élégante et lisible, bien que dépourvue de la plupart des signes de vocalisation (tashkīl), une caractéristique commune aux premières impressions européennes. Malgré quelques erreurs typographiques inévitables, la qualité générale est saluée. Le texte est présenté de manière claire, avec les titres des sourates et la numérotation des versets, facilitant ainsi son étude systématique.

L'Héritage et l'Influence de l'Édition de Hambourg

La mort prématurée de Hinckelmann un an après la publication ne lui permet pas de voir l'impact durable de son travail. Pourtant, son Coran devient rapidement un ouvrage de référence pour les orientalistes de toute l'Europe pendant plus d'un siècle.

Un Outil pour la Science Orientaliste

L'édition de Hambourg se diffuse dans les bibliothèques et les cercles savants. Elle est utilisée par des figures majeures comme le traducteur anglais George Sale pour sa célèbre traduction de 1734. En offrant un texte stable et accessible, elle facilite l'étude comparative, la critique textuelle et l'enseignement de la langue arabe. Elle marque ainsi une étape décisive dans l'institutionnalisation de l'orientalisme en tant que discipline académique.

Un Jalon vers les Éditions Futures

En démontrant la faisabilité et l'utilité d'une édition imprimée du Coran en arabe, le travail de Hinckelmann a ouvert la voie à des projets de plus grande envergure. Il a établi un standard de qualité et une approche philologique qui influenceront les entreprises ultérieures, y compris les futures éditions européennes et, plus tard, des projets d'État comme l'édition de Saint-Pétersbourg parrainée par Catherine II. L'édition de Hambourg reste ainsi un monument dans l'histoire complexe des interactions entre l'Europe et le texte coranique.