Le Mushaf de Tachkent ou Codex de Samarcande attribué à Uthman

Parmi les manuscrits coraniques les plus célèbres et les plus imposants parvenus jusqu'à nous, le Codex de Samarcande, aujourd'hui conservé à Tachkent, occupe une place de choix. Vénéré pendant des siècles comme l'un des exemplaires originaux commandés par le troisième calife, Uthman ibn Affan, ce manuscrit monumental a traversé les empires et les révolutions, portant en lui une histoire aussi riche que controversée.

Les Origines Légendaires : Un Exemplaire Califal ?

La tradition musulmane entoure ce codex d'une aura de sacralité et de prestige, le liant directement à l'une des périodes les plus fondatrices de l'histoire islamique : la standardisation du texte coranique.

L'attribution au Calife Uthman ibn Affan

Le récit traditionnel affirme que ce manuscrit est l'un des cinq à sept exemplaires que le Calife Uthman fit copier et envoyer aux principaux centres de l'empire naissant vers 651 de notre ère, afin d'unifier la lecture du Coran. La légende va plus loin, suggérant qu'il s'agirait de l'exemplaire personnel du calife, celui-là même sur lequel il lisait lorsqu'il fut assassiné dans sa maison à Médine en 656. Des taches sombres sur certaines pages ont longtemps été interprétées comme étant les traces de son sang, scellant à jamais le lien entre le martyre du calife et ce texte sacré.

Le périple vers l'Asie Centrale

Si l'on accepte son origine médinoise, une question demeure : comment ce trésor a-t-il parcouru des milliers de kilomètres pour se retrouver en Asie Centrale ? Les chroniques sont floues, mais la tradition la plus répandue veut qu'il ait été transporté de Koufa (en Irak actuel) à Samarcande par le conquérant Tamerlan (Timur) à la fin du XIVe siècle, comme un butin de guerre et un symbole de son pouvoir et de sa piété. Pendant près de cinq siècles, le codex deviendra le joyau de Samarcande, conservé dans la mosquée de Khodja Akhrar.

Le Périple d'un Manuscrit Sacré

L'histoire moderne du manuscrit est une véritable épopée, le voyant passer des mains des émirs d'Asie Centrale à celles des tsars de Russie, avant un retour triomphal en Ouzbékistan.

De Samarcande à Saint-Pétersbourg

En 1869, après la conquête russe du Turkestan, le général Abramov, gouverneur du district, s'empare du manuscrit et l'envoie à la capitale, Saint-Pétersbourg. Il y est intégré aux collections de la Bibliothèque impériale, devenant un objet de fascination pour les orientalistes européens. Pour la première fois, des chercheurs purent l'étudier en détail, loin de son contexte de vénération. Son importance fut telle qu'une édition en fac-similé fut publiée en 1905, la rendant accessible aux universitaires du monde entier.

Le retour en terre d'Islam

La Révolution bolchévique de 1917 marqua un tournant inattendu. Dans un geste politique visant à s'attirer les bonnes grâces des populations musulmanes, Lénine décréta la restitution du Coran sacré. Après un passage à Oufa, au Bachkortostan, le manuscrit fut finalement transféré à Tachkent, capitale de la nouvelle République socialiste soviétique d'Ouzbékistan, en 1924. Il fut d'abord conservé dans un musée avant d'être confié, après l'indépendance du pays, à l'autorité spirituelle des musulmans d'Ouzbékistan.

L'Analyse Paléographique et Codicologique

Au-delà de sa légende, l'étude matérielle du manuscrit a permis de nuancer son histoire et de préciser sa place dans le développement de l'écriture coranique.

Caractéristiques d'un codex ancien

Le Mushaf de Tachkent est un volume imposant, écrit sur de larges feuilles de parchemin. Le texte est tracé dans une écriture coufique ancienne, une variante du style hijazi, caractérisée par des lettres anguleuses et une disposition sobre. Conformément aux plus anciens manuscrits, il est presque entièrement dépourvu de signes diacritiques (les points qui différencient les lettres) et de vocalisation (les voyelles), ce qui témoigne de son antiquité.

La datation scientifique : Entre tradition et recherche

Cette attribution prestigieuse au calife Uthman, partagée avec d'autres exemplaires comme le mushaf actuellement conservé au palais de Topkapi, a été examinée à la lumière des méthodes modernes. La science de l'authentification et de la datation des manuscrits, notamment par la datation au carbone 14 et l'analyse paléographique, suggère une origine plus tardive. La plupart des chercheurs s'accordent aujourd'hui pour dater le codex de la fin du VIIIe ou du début du IXe siècle. Bien que plus tardif que l'époque d'Uthman, il demeure l'un des plus anciens exemplaires coraniques quasi complets existants.

Héritage et Symbolisme du Codex de Samarcande

Aujourd'hui, le Mushaf de Tachkent est exposé dans la bibliothèque du complexe Hast-Imam, au cœur de la vieille ville. Pour les Ouzbeks et les musulmans d'Asie Centrale, il est bien plus qu'un simple manuscrit. Il est un symbole de leur héritage islamique, un lien tangible avec les premières générations de croyants et un témoin silencieux des empires et des bouleversements qui ont façonné leur histoire. Son périple rocambolesque et les débats sur ses origines n'enlèvent rien à sa valeur inestimable, tant sur le plan spirituel qu'historique.