Le Mushaf de Référence : La Décision Historique du Calife Uthman
Au milieu du VIIe siècle, alors que l'empire islamique s'étendait à une vitesse fulgurante, le calife Uthman ibn Affan prit une décision qui allait façonner l'histoire du texte coranique pour les siècles à venir. Confronté à des divergences naissantes dans la récitation du Livre Saint, il initia un projet monumental : l'établissement d'un codex (Mushaf) de référence pour toute la communauté musulmane.
Le Calife face à un Empire en Expansion
Médine, vers l'an 650. Uthman ibn Affan, troisième Calife de l'Islam, préside aux destinées d'une communauté qui ne cesse de croître. Les étendards de l'Islam flottent de l'Égypte à la Perse. Cette expansion rapide, bien que victorieuse, apporte avec elle de nouveaux défis. Des peuples de langues et de cultures diverses embrassent la nouvelle foi, et leur contact avec le texte sacré n'est pas sans difficultés.
La Mosaïque des Peuples et des Langues
Pour les nouveaux convertis non-arabophones, l'apprentissage de la langue arabe et la mémorisation du Coran représentent un défi considérable. Des variations dans la prononciation et la récitation commencent à se manifester, non par mauvaise foi, mais en raison des barrières linguistiques et de l'influence des dialectes locaux. Les échos inquiétants qui parviennent des frontières lointaines de l'empire font état de tensions croissantes.
Les Échos d'une Inquiétude Grandissante
Dans les camps militaires où se côtoient des soldats venus de Syrie, d'Irak ou d'Égypte, les différences de récitation deviennent des points de friction. Chacun, convaincu de détenir la version la plus authentique, en vient à accuser l'autre d'altérer le texte sacré. Ces disputes, si elles n'étaient pas contenues, menaçaient de fracturer l'unité spirituelle de la Oumma, le cœur même de sa force.
Le Rapport d'Alarme de Hudhayfa ibn al-Yaman
La situation atteint un point critique avec le retour du front d'un compagnon du Prophète, Hudhayfa ibn al-Yaman. Ce dernier revenait d'une longue campagne militaire en Arménie et en Azerbaïdjan, où il avait combattu aux côtés de troupes venues des quatre coins de l'empire. Ce qu'il y avait vu l'avait profondément alarmé.
"Ô Commandeur des Croyants, sauve cette communauté !"
À peine arrivé à Médine, Hudhayfa se précipita chez le Calife. Le visage grave, il lui transmit un message urgent : « Ô Commandeur des Croyants, sauve cette communauté avant qu'elle ne diverge au sujet de son Livre, comme l'ont fait les Juifs et les Chrétiens ! » Il décrivit avec force les querelles auxquelles il avait assisté, où des soldats en venaient presque aux mains, chacun défendant sa propre manière de réciter le Coran. Le rapport de Hudhayfa ibn al-Yaman agit comme un électrochoc sur le Calife et les compagnons présents à Médine.
La Nature des Divergences
Il est essentiel de comprendre qu'il ne s'agissait pas de contradictions théologiques profondes. Ces variations étaient principalement des divergences de récitation qui émergeaient entre les différentes régions de l'empire. Elles étaient l'héritage des sept 'ahruf' (modes de lecture) selon lesquels le Prophète Muhammad avait été autorisé à enseigner le Coran pour en faciliter la mémorisation par les différentes tribus arabes. Mais avec l'intégration de peuples non-arabes et l'éloignement du centre prophétique, cette souplesse devenait une source de confusion et de conflit.
La Constitution du Comité de Compilation
Conscient de la gravité de la situation, Uthman agit avec la sagesse d'un homme d'État. Après avoir consulté les plus grands compagnons, il prit la décision de mettre fin à cette confusion. Il ordonna la formation d'un comité chargé de produire une version standardisée du texte coranique, qui servirait de référence unique pour tout l'empire.
Le Choix des Scribes
La direction de ce projet crucial fut confiée à Zayd ibn Thabit, le scribe qui avait déjà mené la première compilation sous le califat d'Abu Bakr. Pour l'assister, Uthman choisit trois hommes issus de la noble tribu de Quraysh : Abdullah ibn al-Zubayr, Sa'id ibn al-'As, et Abd al-Rahman ibn al-Harith. Ce choix n'était pas anodin : en cas de désaccord sur la graphie d'un mot, Zayd étant Médinois, l'instruction du Calife était de le transcrire selon le dialecte de Quraysh, celui dans lequel le Coran avait été révélé.
Une Méthodologie Rigoureuse
Le comité se mit au travail en s'appuyant sur une méthodologie stricte. Leur document de base était les feuillets (Suhuf) de la première compilation, précieusement conservés par Hafsa, fille de 'Umar et veuve du Prophète. Chaque verset fut méticuleusement vérifié en le confrontant à la mémoire des compagnons (les Huffaz) et aux fragments écrits existants. Le processus visait à garantir la plus haute fidélité au texte original.
La Création et la Diffusion du Mushaf 'Uthmani
Après des mois d'un travail assidu, le comité acheva sa mission. Plusieurs copies manuscrites parfaites du Mushaf furent réalisées. Ces codex, connus sous le nom de "Mushaf 'Uthmani", allaient devenir le standard officiel et immuable pour toute la communauté musulmane.
Les Copies Officielles pour les Métropoles
Uthman ordonna que ces copies de référence soient envoyées aux principaux centres provinciaux de l'empire : Koufa, Bassorah, Damas, et La Mecque. Une copie fut conservée à Médine, la capitale, et le Calife garda probablement une copie personnelle. Chaque codex était accompagné d'un récitateur (Qari) chargé d'enseigner la lecture correcte du texte, assurant ainsi une transmission à la fois écrite et orale.
L'Ordre de Détruire les Autres Versions
La dernière étape du projet fut la plus radicale. Uthman ordonna que toutes les autres copies personnelles ou régionales du Coran, qui contenaient des variantes, soient brûlées. Cette mesure, bien que pouvant paraître sévère, était essentielle pour atteindre l'objectif : éliminer toute source de dispute future. Il ne s'agissait pas de détruire la Parole divine, mais de préserver son intégrité textuelle en unifiant la Oumma autour d'une seule et même version écrite. Cette décision s'inscrivait dans le contexte plus large de la nécessité d'unifier le texte pour préserver la cohésion de la communauté.
La décision historique du Calife Uthman fut un acte de préservation d'une importance capitale. Elle a garanti que, malgré l'immense diversité géographique et culturelle du monde musulman, le texte du Coran lu aujourd'hui à Jakarta, au Caire ou à Paris est identique à celui compilé à Médine il y a plus de quatorze siècles.