Le Deuxième Serment d'Aqaba : L'Aube d'un Nouvel État
En l'an 622, un an après une première rencontre prometteuse, la saison du pèlerinage amena de nouveau à La Mecque une délégation de la lointaine oasis de Yathrib. Mais cette fois, ils étaient plus nombreux, leur foi plus ferme, et leur mission d'une importance capitale. Dans le plus grand secret, ils s'apprêtaient à sceller un pacte qui allait changer le cours de l'histoire.
Le Contexte : Une Année d'Espoir et de Tension
Depuis la première rencontre, l'islam avait fleuri à Yathrib, nourri par l'enseignement de Mus'ab ibn 'Umayr, l'émissaire envoyé par le Prophète. À La Mecque, en revanche, l'hostilité des Quraysh ne faisait que croître, rendant la vie des croyants de plus en plus précaire. L'espoir reposait désormais sur cette oasis du nord, qui semblait prête à accueillir le Message et son porteur.
L'arrivée de la délégation de Yathrib
Parmi les pèlerins de Yathrib se trouvaient soixante-treize hommes et deux femmes, tous musulmans. Leur but officiel était d'accomplir les rites du Hajj, mais leur véritable objectif était de rencontrer le Prophète Muhammad et de lui offrir ce que La Mecque lui refusait : un refuge, une communauté et une protection. Leur détermination était palpable, mais le danger l'était tout autant ; une telle alliance, si elle était découverte, serait considérée comme une trahison par les maîtres de La Mecque.
Les fondations du premier pacte
Cette nouvelle rencontre s'appuyait sur les bases solides jetées l'année précédente. En effet, c'est sur ce même lieu que le premier serment d'Aqaba avait été prêté par une douzaine d'hommes, marquant les prémices de l'islam à Yathrib. Ce premier engagement, moral et spirituel, avait ouvert la voie à l'alliance politique et militaire qui allait maintenant se nouer.
La Rencontre Nocturne à Al-Aqaba
Le rendez-vous fut fixé au milieu de la nuit, durant les jours de Tashriq, dans le même défilé d'Al-Aqaba, à l'abri des regards indiscrets. Un à un, les pèlerins de Yathrib quittèrent leur campement et convergèrent en silence vers le lieu convenu. Le Prophète arriva accompagné de son oncle, Al-Abbas ibn Abd al-Muttalib, qui, bien que n'ayant pas encore embrassé l'islam, était là pour veiller sur les intérêts de son neveu.
Les Paroles d'Al-Abbas
Ce fut Al-Abbas qui prit la parole en premier. D'une voix grave, il mit en garde la délégation de Yathrib sur la gravité de leur engagement. « Ô gens des Khazraj, dit-il en substance, vous savez la place que Muhammad occupe parmi nous. Nous l'avons protégé des siens. Il est honoré dans son peuple et en sécurité dans sa ville. Mais il a décidé de vous rejoindre. Si vous pensez pouvoir tenir votre promesse et le défendre contre ses adversaires, alors assumez la charge que vous prenez. Mais si vous pensez que vous le livrerez et l'abandonnerez, alors renoncez-y dès maintenant. » Ses paroles, loin de les décourager, ne firent que renforcer leur résolution.
Le Contenu de l'Allégeance : Un Engagement Total
Après que les délégués eurent réaffirmé leur détermination, le Prophète Muhammad s'adressa à eux. Il récita des versets du Coran, les appela à l'adoration de Dieu seul, puis il accepta leur allégeance. Ce serment, connu sous le nom de Bay'at al-Harb (le Serment de la Guerre), était bien plus qu'une simple profession de foi. C'était un pacte de défense mutuelle. Les Ansars (les partisans de Médine) s'engagèrent à :
- Écouter et obéir, dans la facilité comme dans la difficulté.
- Dépenser pour la cause de Dieu, dans l'aisance comme dans la pauvreté.
- Ordonner le bien et interdire le mal.
- Se dévouer à Dieu sans craindre le blâme de quiconque.
- Protéger le Prophète comme ils protégeaient leurs propres femmes et enfants, s'il venait à émigrer chez eux.
Chacun leur tour, ils posèrent leur main sur celle du Prophète, scellant ainsi l'un des pactes les plus décisifs de l'histoire de l'islam.
Les Conséquences Immédiates et Historiques
À peine le serment fut-il conclu qu'une voix retentit du sommet de la colline, alertant les Quraysh. Le groupe se dispersa rapidement. Le lendemain matin, les chefs mecquois, suspicieux, interrogèrent les pèlerins de Yathrib qui nièrent avoir conclu un quelconque accord. L'affaire fut étouffée, mais le pacte était scellé.
La "Grande Allégeance" et ses implications
Ce pacte, souvent appelé « La Grande Allégeance d'Aqaba », était un tournant stratégique. Il ne s'agissait plus seulement de la survie d'une foi, mais de la naissance d'une communauté politique et sociale. Le Prophète n'était plus un simple prédicateur persécuté ; il devenait le chef reconnu et protégé d'une communauté prête à fonder un État.
La Porte Ouverte vers l'Hégire
Avec cette protection garantie, le Prophète Muhammad reçut la permission divine d'organiser le départ de ses compagnons. Ce serment fut ainsi le prélude direct à l'Hégire vers Médine, l'événement fondateur du calendrier islamique et la naissance de la première cité-État musulmane. L'avenir de l'islam ne se jouerait plus dans les vallées de La Mecque, mais dans l'oasis de Yathrib, bientôt rebaptisée Madinat an-Nabi, la Ville du Prophète.