Le Cas des Derniers Versets de Sourate At-Tawba
Au cœur de la Médine des premiers temps, Zayd ibn Thabit, sous l'égide du calife Abū Bakr, menait une mission d'une importance capitale : rassembler le Coran en un volume unique. Ce processus, d'une rigueur exemplaire, fut mis à l'épreuve lors de la collecte des derniers versets de la sourate At-Tawba, une anecdote qui révèle la profondeur de sa méthodologie.
L'Épreuve de la Méthode : Un Seul Témoin Écrit
Imaginez la scène : Zayd, entouré de parchemins, d'omoplates de chameaux, de nervures de palmes et de tablettes de pierre, examine chaque fragment de la Révélation. Sa tâche n'était pas seulement de compiler, mais de vérifier. Pour cela, l'exigence de deux témoins pour chaque verset transcrit constituait la pierre angulaire de son travail, une règle d'or pour garantir une authenticité irréprochable.
La découverte chez Abū Khuzayma al-Anṣārī
Alors que la compilation avançait, Zayd et son comité parvinrent à la fin de la sourate At-Tawba (Le Repentir). C'est alors qu'un problème de taille se présenta. Les deux derniers versets, bien que connus par cœur de nombreux Compagnons, ne furent trouvés sous forme écrite que chez un seul homme : Abū Khuzayma al-Anṣārī. La règle des deux témoins, si scrupuleusement suivie jusqu'alors, semblait sur le point d'être brisée. Une tension palpable dut s'installer : fallait-il faire une exception ?
La Confrontation de la Mémoire et de la Preuve Matérielle
Zayd lui-même, étant l'un des plus grands mémorisateurs du Coran, connaissait ces versets. Cependant, sa mission dépassait sa connaissance personnelle. Il était le gardien d'un processus objectif et infaillible. Le défi n'était donc pas de douter de l'authenticité du verset, mais de respecter le critère strict qui alliait la preuve écrite à la mémorisation vivante des Compagnons. La mémoire collective validait le verset, mais la preuve matérielle, elle, était singulière.
La Résolution : L'Exception Qui Confirme la Règle
Le dilemme fut résolu non pas en contournant la règle, mais en appliquant une disposition prophétique qui donnait à ce témoin unique un statut exceptionnel. Cette solution, loin d'être un arrangement de circonstance, provenait d'un événement antérieur survenu du vivant même du Prophète Muhammad (ﷺ).
Le Statut Particulier d'Abū Khuzayma
Des années auparavant, le Prophète (ﷺ) avait acheté un cheval à un bédouin. Lorsque le Prophète alla chercher de quoi payer, le bédouin, pressé par d'autres acheteurs, nia la transaction. Personne n'ayant assisté à l'échange, le Prophète se retrouva sans témoin. C'est alors qu'Abū Khuzayma s'avança et témoigna en faveur du Prophète, non pas parce qu'il avait vu, mais par pure conviction en la véracité de l'Envoyé de Dieu. Ému par cette foi inébranlable, le Prophète (ﷺ) déclara : « Le témoignage d'Abū Khuzayma vaut celui de deux hommes. »
L'Intégration Finale dans le Muṣḥaf
Fort de cette reconnaissance prophétique, Zayd ibn Thabit put considérer le témoignage écrit d'Abū Khuzayma comme double. La condition était ainsi remplie, de la manière la plus inattendue mais la plus légitime qui soit. Les deux derniers versets de la sourate At-Tawba furent intégrés au manuscrit officiel, le Muṣḥaf. Cet événement, souvent cité, ne révèle aucune faille dans la compilation, mais illustre au contraire l'extraordinaire rigueur scientifique de la méthodologie de Zayd ibn Thabit, qui tenait compte de chaque détail juridique et de chaque précédent établi par le Prophète lui-même.
Traduction et Portée des Versets 128 et 129
Ces deux versets, dont la collecte fut si mémorable, portent un message puissant de miséricorde et de confiance en Dieu. Ils viennent clore la sourate sur une note d'apaisement et de rappel de la nature de la mission prophétique.
Verset 128 : La Compassion du Messager
« Certes, un Messager pris parmi vous est venu à vous, auquel pèsent lourd les difficultés que vous subissez, qui est plein de sollicitude pour vous, qui est compatissant et miséricordieux envers les croyants. »
Ce verset dépeint le portrait du Prophète Muhammad (ﷺ) comme un être profondément humain, partageant les peines de sa communauté, soucieux de son bien-être et animé d'une immense compassion. C'est un rappel de la proximité et de l'empathie qui le liaient aux croyants.
Verset 129 : La Suffisance en Dieu
« Alors, s'ils se détournent, dis : “Allah me suffit. Il n'y a de divinité que Lui. En Lui je place ma confiance ; et Il est le Seigneur du Trône immense.” »
Ce verset final est une déclaration de foi et de résilience. Face à l'adversité ou au rejet, le croyant est invité à placer sa confiance absolue en Dieu, Le seul véritable soutien, le Maître de toute chose. C'est une conclusion qui réaffirme le monothéisme pur (Tawhid) et la totale dépendance envers le Créateur.