La Traduction de Régis Blachère : Approche Scientifique et Critique
Au milieu du XXe siècle, le vaste paysage des traductions françaises du Coran voit émerger une figure qui allait redéfinir les standards de l'approche académique : Régis Blachère. Son œuvre, fruit d'un travail philologique et historique monumental, ne se contente pas de traduire ; elle cherche à déconstruire et à présenter le texte coranique à travers le prisme de la science historique moderne.
Un Projet de Rupture Scientifique
Lorsque Régis Blachère (1900-1973), éminent arabisant et professeur à la Sorbonne, entreprend son projet de traduction, le champ des études coraniques en Europe est en pleine mutation. L'heure n'est plus aux traductions purement littéraires ou apologétiques. Blachère incarne une nouvelle génération de savants qui abordent le Coran comme un objet d'étude historique et philologique, au même titre que les autres textes fondateurs de l'Antiquité.
Un Orientaliste au Service de la Philologie
Contrairement à nombre de ses prédécesseurs, Blachère n'est ni théologien, ni homme de lettres cherchant la beauté poétique. C'est un technicien de la langue arabe classique, un spécialiste de sa grammaire, de son lexique et de son histoire. Son objectif est de produire une traduction qui soit avant tout un outil de travail pour les chercheurs, un miroir aussi fidèle que possible de la complexité, des ambiguïtés et de la structure de l'original arabe.
Rompre avec les Approches Antérieures
La démarche de Blachère se distingue radicalement des traductions qui l'ont précédé. Il s'éloigne de l'élégance parfois infidèle de Claude-Étienne Savary ou de l'approche plus accessible mais datée d'Albin de Biberstein Kasimirski. Pour Blachère, la priorité absolue est la rigueur scientifique, même si cela doit se traduire par un style plus austère et une lecture plus ardue pour le non-spécialiste.
L'Audace de l'Ordre Chronologique
La caractéristique la plus célèbre et la plus controversée de la traduction de Blachère est sa réorganisation des sourates. Publiée en trois tomes entre 1947 et 1950 sous le titre Le Coran, cette version abandonne l'ordre de classement traditionnel, dit « uthmanien », pour proposer un nouvel agencement fondé sur la chronologie présumée de la Révélation.
Une Tentative de Reconstitution Historique
S'appuyant sur les travaux de l'orientalisme allemand, notamment ceux de Theodor Nöldeke, Blachère classe les sourates en quatre grandes périodes : première, deuxième et troisième périodes mecquoises, et période médinoise. Cette classification vise à permettre au lecteur de suivre l'évolution thématique, stylistique et doctrinale du message coranique au fil de la prédication du prophète Muhammad. Le lecteur découvre ainsi un texte dynamique, dont le ton et les préoccupations changent avec le contexte historique.
Une Réception Fortement Contrastée
Cette initiative, si elle fut saluée dans le monde académique comme une avancée majeure pour l'analyse critique du texte, a été fraîchement accueillie par une grande partie des musulmans. Pour la tradition islamique, l'ordre des sourates fait partie intégrante du caractère révélé et intangible du Livre. Le réagencement de Blachère fut perçu par beaucoup comme une désacralisation, une intervention humaine sur un texte divin. Cette tension illustre le fossé qui peut exister entre l'approche croyante et l'approche historico-critique.
Les Outils d'une Traduction Savante
Au-delà de la question de l'ordre, c'est toute la méthodologie de Blachère qui fait de son travail une œuvre à part. Sa traduction est inséparable de l'imposant appareil critique qui l'accompagne.
Une Précision Technique et Littérale
Le style de Blachère est souvent qualifié de « sec » ou de « rugueux ». Il refuse les paraphrases élégantes et s'efforce de coller au plus près de la syntaxe arabe. Il n'hésite pas à utiliser un vocabulaire technique et des tournures de phrases qui, si elles manquent de fluidité en français, ont le mérite de refléter la structure de la langue source. Chaque mot est pesé pour son exactitude philologique.
Un Appareil Critique sans Précédent
La véritable richesse de l'œuvre réside dans ses introductions détaillées pour chaque sourate, ses milliers de notes de bas de page et son glossaire. Blachère y discute les variantes textuelles, les difficultés de traduction, les interprétations des exégètes musulmans classiques et les hypothèses des chercheurs européens. Sa traduction devient ainsi un dialogue permanent entre le texte, la tradition et la science moderne.
L'Héritage Durable de Régis Blachère
L'impact de la traduction de Régis Blachère sur les études coraniques est indéniable. Conscient des critiques, il publiera lui-même en 1957 une version révisée, dans l'ordre traditionnel cette fois, qui deviendra une référence. Bien que d'autres traductions, comme celle de Muhammad Hamidullah ou plus tard celle de Jacques Berque, aient proposé des approches différentes, l'œuvre de Blachère demeure un monument de l'orientalisme français. Elle a imposé un standard de rigueur et a définitivement ancré l'étude du Coran dans le champ de la critique historique, marquant une étape décisive dans l'histoire de sa transmission en Occident.