L'Édition de Saint-Pétersbourg (1787) : Le Coran parrainé par Catherine II

À la fin du XVIIIe siècle, dans la Russie impériale de Catherine II, un projet inattendu voit le jour : l'impression d'une édition du Coran en langue arabe. Loin d'être une simple entreprise savante, cette initiative, portée par une souveraine chrétienne orthodoxe, fut un acte politique et culturel majeur dont l'influence se fit sentir bien au-delà des frontières de l'Empire. Cet épisode s'inscrit dans l'histoire complexe des premières impressions du Coran entre les XVIe et XIXe siècles.

Le Contexte d'un Empire en Expansion

Pour comprendre les motivations de Catherine la Grande, il faut se tourner vers la carte géopolitique de l'époque. L'Empire russe est en pleine expansion vers le sud, aux dépens d'un Empire ottoman affaibli. L'annexion du Khanat de Crimée en 1783 intègre des centaines de milliers de sujets musulmans, principalement des Tatars, au sein de l'Empire. La gestion de ces nouvelles populations devient alors une priorité stratégique pour la tsarine.

Une Politique d'Intégration Calculée

Plutôt que la conversion forcée, Catherine II opte pour une politique d'intégration pragmatique. Elle cherche à s'assurer la loyauté de ses sujets musulmans en se présentant comme une protectrice de leur foi. Offrir une édition du Coran, imprimée avec soin sous l'égide de l'État impérial, est un moyen puissant de concurrencer l'influence religieuse et culturelle du Sultan ottoman, qui revendique le titre de Calife de tous les musulmans. C'était un acte de "soft power" avant l'heure, visant à créer un Islam russe, loyal à la couronne.

La Volonté de Contrôler le Discours Religieux

En parrainant une édition officielle, le pouvoir impérial pouvait également exercer un certain contrôle sur le texte religieux en circulation. En fournissant une version standardisée et de haute qualité, il espérait marginaliser les copies manuscrites venues de l'étranger, potentiellement porteuses d'influences politiques hostiles à la Russie. Ce Coran devait devenir le livre de référence pour les imams et les madrasas de l'Empire.

La Naissance de l'Imprimerie "Asiatique"

Le projet se concrétise par un décret impérial en 1786. Une section spéciale de l'imprimerie de l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg est créée, surnommée l'« imprimerie asiatique ». La mission est claire : produire une édition du Coran qui soit non seulement correcte sur le plan textuel, mais aussi esthétiquement irréprochable, capable de rivaliser avec les plus beaux manuscrits.

Une Typographie Arabe Révolutionnaire

Le défi technique est immense. Les précédentes tentatives européennes avaient souvent utilisé des caractères arabes anguleux et peu élégants. Pour cette édition, de nouvelles fontes sont créées, sous la direction de l'érudit et théologien tatar Mulla Osman Ismail. Ces caractères, d'une grande finesse, imitent le style calligraphique *naskh* des manuscrits, rendant le texte fluide et agréable à l'œil. Cette réalisation la distinguait nettement des publications antérieures, comme l'édition d'Abraham Hinckelmann produite à Hambourg, qui visaient un public d'orientalistes plutôt que de fidèles.

Un Objet Conçu pour les Croyants

L'édition de 1787 se distingue par sa conception. Contrairement à de nombreuses éditions européennes qui l'accompagnaient de traductions latines et de réfutations polémiques, celle-ci ne contient que le texte arabe sacré. Elle est imprimée sur un papier de qualité, sans notes de bas de page ni commentaire, respectant ainsi la forme traditionnelle du *mushaf* (codex coranique). Tout est pensé pour que le livre soit accepté et utilisé par les musulmans pour leur pratique dévotionnelle.

Diffusion, Réception et Héritage

La première édition, tirée à 3 000 exemplaires, est achevée en 1787 et suivie par plusieurs autres tirages dans les années 1790. Les exemplaires sont distribués gratuitement ou vendus à très bas prix aux communautés musulmanes de l'Empire, de la Volga à la Crimée et au Caucase. La qualité et la correction du texte lui valent une excellente réputation.

Un Succès au-delà des Frontières

L'influence de l'édition de Saint-Pétersbourg ne s'arrête pas aux frontières russes. Des copies circulent jusqu'en Asie Centrale et même dans l'Empire ottoman, où elle est appréciée pour sa clarté et son exactitude. Ce succès démontre qu'un texte imprimé, malgré les réticences initiales de nombreux oulémas face à l'imprimerie, pouvait être accepté s'il respectait les canons esthétiques et textuels de la tradition manuscrite.

Plus encore, l'expertise et les polices de caractères développées à Saint-Pétersbourg seront directement transférées pour un projet encore plus symbolique. Elles serviront de base, quelques années plus tard, à la première impression du Coran réalisée en 1803 en terre d'Islam, à Kazan, une ville au cœur du monde tatar. L'initiative de Catherine II a ainsi paradoxalement semé les graines de l'appropriation de l'imprimerie par les musulmans eux-mêmes.