L'Édition de Padoue de Ludovico Marracci et sa Critique
À la fin du XVIIe siècle, une œuvre monumentale voit le jour à Padoue, en Italie. Il s’agit de l’Alcorani Textus Universus, publiée en 1698 par le prêtre et orientaliste Ludovico Marracci. Fruit de quarante ans de labeur, cette édition bilingue arabe-latin du Coran marque un tournant dans l'étude du texte sacré de l'islam en Europe, oscillant entre une érudition philologique remarquable et une intention ouvertement polémique.
La Genèse d'une Œuvre Monumentale
L'entreprise de Marracci ne naît pas dans un vide intellectuel ou religieux. Elle s'inscrit dans un contexte où l'Europe chrétienne, et plus particulièrement la Papauté, cherche à mieux comprendre l'islam pour mieux le contrer. C'est dans ce climat que se forge l'une des éditions les plus influentes et controversées de l'histoire.
Ludovico Marracci : entre Piété et Érudition
Né en 1612, Ludovico Marracci était un membre de la Congrégation de la Mère de Dieu et devint le confesseur du pape Innocent XI. Mais il était avant tout un linguiste et un orientaliste d'une immense compétence. Sa maîtrise de la langue arabe, acquise au cours de décennies d'études, était reconnue par ses pairs. Cette double casquette de religieux dévoué et d'érudit rigoureux est la clé pour comprendre la nature ambivalente de son travail sur le Coran.
Une Mission Commanditée par Rome
Le projet de Marracci reçut le soutien direct du pape Innocent XI. L'objectif n'était pas de diffuser le texte coranique, mais de fournir aux missionnaires et théologiens chrétiens une arme intellectuelle pour la réfutation de l'islam. L'édition devait être à la fois une traduction fidèle et une critique systématique, une sorte de manuel pour le débat interreligieux vu depuis la perspective catholique de l'époque. Cette démarche s'inscrivait dans une longue histoire de méfiance, marquée par des épisodes comme la censure et la destruction de la première édition imprimée du Coran par l'autorité papale un siècle plus tôt.
La Structure de l'Alcorani Textus Universus
L'œuvre finale, publiée en deux volumes, reflète cette double intention :
- Le premier volume, intitulé Prodromus ad refutationem Alcorani (Introduction à la réfutation du Coran), est un long traité préliminaire. Il contient une biographie du Prophète Muhammad, une présentation des doctrines de l'islam et quatre parties dédiées à la critique en règle du Coran.
- Le second volume présente le texte coranique lui-même. Chaque page est divisée en deux colonnes : le texte arabe original et la traduction latine de Marracci. Plus important encore, le bas de chaque page est occupé par des notes et des « réfutations » (refutationes) où Marracci commente, critique et tente de démonter les versets d'un point de vue théologique chrétien.
Un Texte Arabe d'une Précision Inédite
Malgré son objectif polémique, la grande force de l'édition de Marracci réside dans sa qualité philologique. Pour la première fois en Europe, le texte arabe du Coran était présenté avec une rigueur qui allait faire autorité pendant plus d'un siècle.
Le Choix des Manuscrits
Contrairement aux tentatives précédentes, souvent basées sur des manuscrits de qualité médiocre, Marracci a eu accès aux riches collections de Rome, notamment celles du Vatican. Il a compilé et comparé plusieurs manuscrits pour établir un texte arabe aussi fiable que possible. Cette rigueur contrastait nettement avec les approximations qui avaient pu caractériser des projets antérieurs, comme la fameuse et malheureuse édition de Venise.
Une Rigueur Philologique au Service d'une Cause
La précision du texte arabe n'était pas un but en soi, mais un moyen. Pour Marracci, une réfutation efficace ne pouvait se baser que sur un texte authentique et une traduction littérale. Son travail se distinguait ainsi de celui de son prédécesseur direct, Abraham Hinckelmann, dont l'édition de Hambourg de 1694 avait publié le texte arabe seul, sans traduction ni appareil critique, dans un but purement académique.
Traduction et Réfutation : une Œuvre à Double Visage
Le projet de Marracci était intrinsèquement double. Il offrait un accès sans précédent au texte coranique tout en encadrant sa lecture par un discours critique constant. Sa traduction se voulait un miroir fidèle du texte, tandis que ses notes visaient à en briser l'image.
Une Traduction Latine Littérale
La traduction latine de Marracci est d'une littéralité scrupuleuse. Il cherchait à rendre le sens de l'arabe mot pour mot, même au détriment de l'élégance du style latin. Cette approche visait à ne laisser aucune place à l'ambiguïté pour les théologiens qui utiliseraient son travail comme base de discussion et de controverse.
Les Refutationes : un Appareil Critique Polémique
C'est dans l'appareil critique que l'intention de Marracci se dévoile pleinement. Ses notes ne cherchent pas à expliquer le Coran selon les traditions exégétiques musulmanes, qu'il connaissait pourtant bien. Au contraire, elles constituent une tentative systématique de le contredire, de souligner ce qu'il perçoit comme des incohérences ou des erreurs factuelles, et de le réfuter à la lumière du dogme chrétien. Chaque sourate devient un champ de bataille théologique.
Postérité et Influence d'une Œuvre Ambiguë
Paradoxalement, cette œuvre conçue comme un outil de réfutation devint la principale porte d'entrée de l'Europe des Lumières vers le Coran. Son influence, durable et profonde, témoigne de la complexité des échanges culturels.
La Référence des Orientalistes Européens
Pendant près de 150 ans, l'édition de Marracci fut la référence absolue. Sa rigueur philologique était telle que même les savants qui rejetaient son parti pris polémique, comme l'Anglais George Sale pour sa célèbre traduction de 1734, s'appuyèrent largement sur son texte arabe et sa traduction latine. Voltaire, Diderot et d'autres penseurs des Lumières ont connu le Coran à travers le prisme, direct ou indirect, de Marracci.
Une Œuvre Dépassée mais Historiquement Cruciale
Aujourd'hui, l'édition de Marracci est historiquement dépassée. Des éditions ultérieures, comme celle commanditée par Catherine II à Saint-Pétersbourg, puis surtout les premières impressions réalisées par des musulmans à Kazan, ont changé la donne. Néanmoins, l'œuvre de Padoue reste un jalon essentiel dans la longue et complexe histoire des premières impressions du Coran. Elle incarne un moment où la science philologique la plus pointue fut mise au service d'une confrontation religieuse, produisant un monument d'érudition dont l'influence dépassa de loin les intentions de son auteur.