John Wansbrough et ses Quranic Studies de 1977
L'année 1977 fut un tournant sismique dans le champ des études coraniques occidentales. La parution de Quranic Studies: Sources and Methods of Scriptural Interpretation de John Wansbrough, alors professeur à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de Londres, provoqua une onde de choc. Son ouvrage introduisait une scepticisme radical et de nouvelles méthodes, s'inscrivant dans la lignée de l'approche historico-critique appliquée au texte coranique, mais en poussant ses implications à des conclusions jusqu'alors inédites.
Un Pavé dans la Mare de l'Orientalisme Classique
Jusqu'à Wansbrough, l'orientalisme, même critique, avait tendance à accepter le cadre général du récit islamique traditionnel sur les origines du Coran. Des figures comme Theodor Nöldeke avaient certes réorganisé chronologiquement les sourates, mais ne remettaient pas en cause l'idée d'une révélation faite à un prophète nommé Muhammad dans le Hedjaz au VIIe siècle. Wansbrough, lui, a dynamité ce consensus en appliquant au Coran des outils méthodologiques empruntés à la critique biblique, un geste qui allait redéfinir les termes du débat pour les décennies à venir.
La Méthodologie : La Critique des Formes et l'Histoire du Salut
La grande innovation de Wansbrough fut d'importer la Formgeschichte (critique des formes), une méthode d'analyse développée pour la Bible, dans le champ coranique. Il cessa de lire le Coran comme un texte unifié pour le considérer comme une collection de motifs littéraires (topoi) et de formules thématiques. Selon lui, ces éléments n'étaient pas uniques mais s'inscrivaient dans une tradition littéraire et théologique plus large, celle du Proche-Orient de l'Antiquité tardive. Il analysa le Coran comme une variante d'un genre littéraire bien connu des traditions juive et chrétienne : l'histoire du salut (Heilsgeschichte), qui raconte l'intervention de Dieu dans l'histoire à travers des prophètes et des écritures.
Le Rejet Systématique des Sources Musulmanes
Le postulat le plus radical de Wansbrough était son rejet total des sources exégétiques et historiques musulmanes (comme la Sîra, les hadiths ou les premiers tafsirs) comme sources fiables pour comprendre la genèse du Coran. Il les considérait comme des constructions apologétiques tardives, rédigées aux VIIIe et IXe siècles (IIe et IIIe siècles de l'Hégire) pour forger une histoire des origines et une identité propre à la communauté musulmane naissante. Pour lui, ces textes ne nous renseignent pas sur le VIIe siècle, mais sur les préoccupations des communautés musulmanes bien postérieures.
La Thèse Centrale : Une Compilation Tardive et Extérieure à l'Arabie
En se fondant sur cette méthodologie, Wansbrough formula une hypothèse qui allait à l'encontre de plusieurs siècles de tradition, tant musulmane qu'orientaliste. Il suggéra que le Coran, en tant que livre canonique et clos, n'existait tout simplement pas au VIIe siècle. Il serait le fruit d'un long processus de compilation et d'édition qui se serait étalé sur près de deux cents ans.
Un Canon Forgé sur le Modèle Judéo-Chrétien
Selon Wansbrough, le texte coranique a émergé d'un corpus de traditions orales et de logia (paroles prophétiques) qui circulaient au sein de communautés monothéistes. Ce n'est que vers la fin du VIIIe siècle et le début du IXe siècle que ces traditions auraient été rassemblées et fixées dans un canon écrit. Cette canonisation aurait eu lieu non pas dans le désert d'Arabie, mais dans le creuset intellectuel et religieux de la Mésopotamie (l'Irak actuel), sous l'influence des modèles scripturaires juifs et chrétiens. Le but était de doter le nouvel empire arabe d'une Écriture sacrée fondatrice.
L'Environnement Sectaire Mésopotamien
Wansbrough déplaçait ainsi le berceau du Coran du Hedjaz vers les milieux sectaires judéo-chrétiens de Mésopotamie. Il voyait le texte comme le produit final de décennies de polémiques et de débats théologiques entre différentes communautés. Le Coran ne serait donc pas le reflet d'une révélation à un seul homme, mais la cristallisation littéraire d'un mouvement monothéiste arabe en pleine définition de son identité face à ses concurrents religieux.
L'Héritage et les Critiques de l'École Révisionniste
L'œuvre de Wansbrough, par son style souvent obscur et sa thèse provocatrice, a fondé ce que l'on appelle souvent l'« école révisionniste » ou « sceptique » des études islamiques. Son influence fut considérable, ouvrant la voie à une génération de chercheurs qui se sont sentis autorisés à questionner les fondements mêmes du récit traditionnel. Fait marquant, la même année 1977 vit la publication d'un autre ouvrage séminal de cette école, l'Hagarism de Patricia Crone et Michael Cook, qui partageait un scepticisme similaire envers les sources islamiques.
Les Points de Contention Majeurs
La thèse de Wansbrough a fait l'objet de critiques virulentes, y compris au sein du monde académique occidental. Les principaux reproches sont les suivants :
- L'argument du silence : Son rejet des sources islamiques repose sur l'absence de preuves externes contemporaines, ce qui constitue un « argument du silence », une base jugée fragile pour construire une théorie aussi radicale.
- L'absence de preuves alternatives : Wansbrough déconstruit le récit traditionnel mais peine à fournir des preuves tangibles pour étayer sa propre contre-narration d'une compilation tardive en Mésopotamie.
- Les découvertes manuscrites : La découverte de manuscrits coraniques très anciens, notamment ceux de Sanaa au Yémen, dont certains fragments peuvent être datés par le carbone 14 du VIIe siècle, contredit fortement l'idée d'une stabilisation du texte aussi tardive que le IXe siècle.
Une Influence Durable Malgré la Controverse
Aujourd'hui, les conclusions les plus extrêmes de John Wansbrough sont largement contestées et peu d'historiens soutiennent encore une compilation du Coran au IXe siècle. Néanmoins, son impact sur la discipline reste indéniable. Il a contraint les chercheurs à justifier leurs méthodes et à ne plus accepter les sources traditionnelles sans un examen critique rigoureux. En plaçant définitivement l'étude du Coran dans le contexte plus large de l'Antiquité tardive et en y important les outils de la critique textuelle, il a, malgré la controverse, contribué à renouveler en profondeur le champ des études coraniques.