Islam de l'Autre : L'Objectif Polémique des Premières Traductions Occidentales
Lorsque l’Occident chrétien médiéval entreprend de traduire le Coran pour la première fois, l’intention n’est pas celle d’un dialogue interreligieux ou d’une curiosité savante désintéressée. Ces entreprises pionnières naissent d’une nécessité perçue : connaître le texte fondamental de l'adversaire pour mieux le combattre. L’objectif premier est, sans équivoque, la polémique et la réfutation doctrinale.
Le Contexte Médiéval : La Peur et la Réfutation
Au cœur du XIIe siècle, l'Europe chrétienne vit dans l'ombre d'un Islam perçu comme une puissance militaire et une menace théologique. Les croisades en Orient et la Reconquista en péninsule Ibérique ne sont que les fronts les plus visibles d'un conflit civilisationnel. Sur le plan intellectuel, l'incompréhension domine. Le Coran, texte sacré de cet "Autre", est un mystère, source d'une doctrine vue comme une hérésie diabolique qu'il faut démanteler de l'intérieur.
Un Arsenal Intellectuel contre l'Islam
Pour les théologiens et les clercs de l'époque, combattre l'Islam ne pouvait se limiter au champ de bataille. Il fallait forger un arsenal intellectuel pour réfuter ce qu'ils considéraient comme des erreurs doctrinales. L'adage "connaître son ennemi" prit alors une dimension théologique. Traduire le Coran n'était pas un acte d'ouverture, mais une démarche stratégique visant à exposer ses "failles" pour mieux le discréditer aux yeux des chrétiens et, espérait-on, des musulmans eux-mêmes.
La Construction de l'Hérésie Sarrasine
Dans la vision du monde médiévale, il n'y avait de place que pour une seule vérité divine. L'Islam n'était donc pas conçu comme une religion distincte et autonome, mais comme une déformation, une hérésie chrétienne. Le Prophète Muhammad (paix et bénédictions sur lui) était dépeint comme un imposteur, un faux prophète. La traduction du Coran devait servir de pièce à conviction principale dans ce procès théologique, en prouvant, par le texte lui-même, le caractère supposément fallacieux de son origine et de son message.
L'Initiative de Pierre le Vénérable
C'est dans ce climat de confrontation que s'inscrit l'initiative de Pierre le Vénérable, influent abbé de Cluny. Conscient que la réfutation de l'Islam ne pouvait se fonder sur des rumeurs et des caricatures, il commandita la toute première traduction latine intégrale du Coran. Son objectif, clairement énoncé dans sa correspondance, était de "frapper ce monstre mortel non pas avec les armes, comme le font souvent les chrétiens, mais avec la parole".
Le "Corpus de Tolède"
Pour mener à bien son projet, Pierre le Vénérable réunit une équipe de traducteurs à Tolède, carrefour des cultures chrétienne, juive et musulmane. Dirigée par le savant anglais Robert de Ketton, cette équipe produisit ce qu'on appelle le "Corpus de Tolède", un ensemble de textes arabes traduits en latin, dont le Coran était la pièce maîtresse. Le travail fut achevé en 1143, marquant une étape décisive dans la connaissance occidentale, bien qu'orientée, de l'Islam.
Une Traduction au Service de la Réfutation
L'œuvre produite, connue sous le titre de Lex Mahumet pseudoprophete ("La Loi de Mahomet le faux prophète"), annonce d'emblée sa nature polémique. La traduction de Robert de Ketton, bien que pionnière, est souvent plus une paraphrase qu'une transcription fidèle. Elle contient des approximations et des choix lexicaux visant à rendre le texte étrange, voire incohérent, pour un lecteur chrétien. Le texte coranique était ainsi encadré par des introductions et des gloses qui en guidaient l'interprétation dans un sens uniquement négatif.
La Persistance du Paradigme Polémique
Ce premier modèle de traduction-réfutation a durablement marqué les esprits et a servi de référence pendant près de cinq siècles. Même à l'aube du XVIIIe siècle, l'objectif principal demeurait la controverse. L'œuvre monumentale du prêtre italien Ludovico Marracci, publiée en 1698, en est l'exemple le plus frappant. Bien que sa connaissance de l'arabe fût bien supérieure à celle de ses prédécesseurs et sa traduction philologiquement plus rigoureuse, elle fut publiée accompagnée d'une volumineuse Refutatio Alcorani (Réfutation du Coran). Le savoir était encore et toujours un outil au service du combat doctrinal.
Vers une Approche plus Savante
Il fallut attendre le siècle des Lumières pour qu'un changement progressif s'amorce. L'esprit critique et la curiosité historique commencèrent à supplanter la pure polémique. La traduction anglaise de George Sale, en 1734, est souvent considérée comme un tournant majeur. Bien qu'elle ne soit pas exempte des préjugés de son temps, son approche est sensiblement différente. Son long "Preliminary Discourse" tente de présenter l'histoire de l'Arabie pré-islamique et la vie du Prophète avec une objectivité inédite, en s'appuyant sur des sources musulmanes. L'intention n'était plus seulement de réfuter, mais aussi de comprendre. Ce travail marqua l'ouverture d'un nouveau chapitre dans la complexe histoire des premières traductions du Coran, pavant la voie à une approche plus scientifique et philologique qui se développera au XIXe siècle.