Histoire du Texte : La Commission d'Uthman ibn Affan
Sous le califat d'Uthman ibn Affan, l'expansion rapide de l'islam engendra des divergences dans la récitation du Coran. Face à ce risque de division, le calife prit une décision historique : la formation d'une commission pour établir un texte unifié et faisant autorité, une entreprise qui allait façonner l'histoire du Livre sacré pour les siècles à venir.
Le Contexte d'Urgence : Les Divergences de Lecture
Environ deux décennies après la mort du Prophète Muhammad, l'empire musulman s'étendait de la Perse à l'Égypte. De nouveaux peuples, non arabophones pour la plupart, embrassaient l'islam et apprenaient le Coran auprès des Compagnons qui s'étaient installés dans ces contrées. Cependant, les Compagnons eux-mêmes avaient appris et mémorisé le Coran selon différentes lectures (ahruf) autorisées par le Prophète. Cette diversité, gérable au sein de la péninsule arabique, devint une source de conflit aux frontières de l'empire.
L'Alerte de Hudhayfa ibn al-Yaman
Le catalyseur fut le témoignage du Compagnon Hudhayfa ibn al-Yaman. Participant à une expédition militaire en Arménie et en Azerbaïdjan, il fut horrifié de voir des soldats musulmans, originaires de Syrie et d'Irak, se quereller violemment au sujet de la récitation correcte du Coran, s'accusant mutuellement de déformer la parole divine. Conscient du danger mortel que cette discorde représentait pour l'unité de la communauté (Ummah), il retourna en toute hâte à Médine et interpella le calife Uthman : « Ô Commandeur des Croyants, sauve cette communauté avant qu'elle ne diverge sur son Livre comme l'ont fait les Juifs et les Chrétiens avant elle ! »
La Formation de la Commission et ses Directives
Uthman ibn Affan, ayant lui-même été l'un des scribes de la Révélation, saisit immédiatement la gravité de la situation. S'appuyant sur le consensus des grands Compagnons présents à Médine, il décida de mettre en place un comité chargé d'établir une version standard du Coran, qui servirait de référence unique pour tout le monde musulman.
Le Choix Stratégique des Membres
Le choix des membres de cette commission ne fut pas laissé au hasard. Uthman confia la direction de ce projet colossal à un homme d'une compétence et d'une confiance éprouvées : l'incontournable Zayd ibn Thabit, qui avait déjà présidé la première compilation sous Abu Bakr. Pour l'assister, il s'entoura de trois jeunes et brillants érudits de la tribu de Quraysh, reconnus pour leur maîtrise de la langue arabe et leur parfaite connaissance du Coran : l'éloquent Abdullah ibn Zubayr, le calligraphe Sa'id ibn al-'As, et le sage 'Abdur-Rahman ibn Harith. Cette composition alliait l'expérience de Zayd à l'expertise linguistique qurayshite.
La Méthodologie Rigoureuse de la Compilation
La commission ne partait pas de zéro. Sa principale source était les feuillets (suhuf) de la première compilation, conservés précieusement par Hafsa, fille de 'Umar ibn al-Khattab et veuve du Prophète. Uthman les lui emprunta, promettant de les lui restituer une fois la tâche achevée. Le travail consistait à vérifier, organiser et copier ce texte de référence.
La Primauté du Dialecte Qurayshite
L'instruction la plus célèbre du calife fut d'une clarté absolue, révélant le choix du dialecte qurayshite comme référence principale en cas de divergence : « Si vous êtes en désaccord avec Zayd ibn Thabit sur un point quelconque du Coran, écrivez-le selon la langue de Quraysh, car c'est dans leur langue qu'il a été révélé. » Cette directive visait à unifier le texte autour de la matrice linguistique originelle de la Révélation, comprise par tous les Arabes.
La Production et la Diffusion des Copies Officielles
Une fois la copie maîtresse (al-Mushaf al-Imam) finalisée, Uthman ordonna la production de plusieurs copies manuscrites. Les sources historiques varient sur leur nombre exact, généralement estimé entre quatre et sept. Ces copies, d'une perfection calligraphique remarquable pour l'époque, furent envoyées aux grands centres de l'empire : La Mecque, Damas, Kufa, Bassora, et une copie fut conservée à Médine. Chaque mushaf était accompagné d'un récitateur qualifié chargé d'enseigner la lecture correcte du texte standardisé.
L'Acte d'Unification Finale
La dernière étape du processus fut la plus radicale. Pour s'assurer que seule la version officielle circulerait désormais, Uthman ordonna que tous les autres manuscrits coraniques existants, qu'il s'agisse de fragments ou de codex personnels complets, soient rassemblés et brûlés. Bien que cet acte puisse paraître sévère, il fut approuvé par les Compagnons comme une mesure nécessaire et sage pour préserver l'intégrité du texte et l'unité de la communauté, coupant à la racine les futures disputes.
L'Héritage de la Commission Uthmanienne
L'œuvre de la commission d'Uthman est un événement fondateur dans l'histoire du texte coranique. Elle n'a pas « créé » un nouveau Coran, mais a standardisé et officialisé la version qui faisait déjà l'objet d'un consensus, en s'appuyant sur la compilation d'Abu Bakr et la mémoire collective des gardiens de la mémoire de la première heure. L'ensemble du projet, mené avec une diligence et une rigueur exceptionnelles, témoigne de la conscience historique des premiers musulmans. La durée des travaux de la commission, bien que relativement courte, fut d'une densité et d'une importance capitales, assurant que le Coran lu aujourd'hui à travers le monde est, dans sa forme écrite, conforme à ce texte de référence établi il y a près de quatorze siècles.